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Délicatement, il cueille une grappe de raisin entre les feuilles roussies, et reste un temps muet devant les baies desséchées. C'est le premier jour de vendange à Correns (Var), et la première fois que Christophe Gregori foule sa parcelle depuis l'incendie qui a embrasé la commune.
"Je n'avais pas le courage de revenir. Aujourd'hui encore, quand je roule, j'évite de regarder le paysage", confie le vigneron qui estime avoir perdu 20% de ses 25 hectares de vignes. Certains ceps devront être arrachés, d'autres reverdiront - peut-être - au printemps.
Sur le coteau de tuf calcaire, typique de cette région viticole de Provence, les pieds de grenache sont alignés, certains ne portant plus que la rafle (squelette) des grappes. Là où restent des baies, "on dirait du raisin de Corinthe !", soupire-t-il.
Déclaré "fixé" le 7 août, après 18 jours de lutte, le feu dans le massif du Gros Bessillon a brûlé plus de la moitié de la superficie de Correns, village de moins de mille habitants et le premier de France à s'être converti collectivement au bio il y a 30 ans.
"Il y avait des flammes de plus de 50 mètres de haut, des vents tourbillonnants, c’était apocalyptique", raconte M. Gregori qui a aussi perdu "quasiment tous" ses oliviers.
Seul motif de satisfaction: "la vigne a joué son rôle de pare-feu et protégé le village. Sans elle, tout aurait brûlé", assure-t-il.
- Pas de rouge -
Le jour n'est pas encore levé et les tracteurs aux remorques chargées de raisin circulent avec prudence dans le village médiéval aux ruelles étroites. Ici, on vendange traditionnellement la nuit pour préserver les arômes des rosés et blancs qui font la réputation de Correns.
La cave coopérative a ouvert à 03H00. Chaque benne y déverse ses 4 à 5 tonnes de raisin dans l'égrappoir qui trie rafles et feuilles.
Sur une petite table, s'étalent pain, cochonnailles, fromages et vin. Mais "on est tous un peu noués", confie Christophe Gregori.
"On devait attaquer les vendanges la semaine dernière mais l’ambiance n’y était pas: c’était trop près de l’incendie", explique Fabien Mistre, président de la Cave coopérative, au volant d'une vendangeuse tous feux allumés, en face de collines calcinées.
"Globalement, on n'a pas eu trop de vignes brûlées. Mais restait le risque de goût de fumée, alors on a tout fait analyser et les oenologues nous ont dit que finalement, les taux étaient faibles et qu'on pourrait traiter si besoin, au charbon".
"Par précaution, on vinifiera à part les vignes qui étaient proches du feu", et surtout, "on a décidé de ne pas faire de rouge cette année, la fermentation pelliculaire pouvant apporter un goût de fumée".
Pour les blancs et rosés, le pressage sera aussi "plus léger, ce qui améliorera encore leur qualité", assure-t-il, évoquant "un millésime magnifique" grâce aux pluies de l'hiver et du printemps, suivies d'un fort ensoleillement.
- Evolution "ahurissante" du climat -
Propriétaire du réputé domaine des Aspras, Michaël Latz, 76 ans, n'a pas d'inquiétude sur la qualité de la récolte. "L'incendie a été tellement violent que les fumées ont monté très fort. Les raisins ont baigné très peu de temps dedans", assure cet agronome de formation qui fut maire de Correns pendant 25 ans, et à l'origine de sa conversion en bio.
Néanmoins, "l'ambiance est lourde, empreinte de tristesse. On a vu l’écrin vert dans lequel on vivait partir en fumée. Et cette vendange commence pratiquement 15 jours avant celle de l'an passé, déjà précoce".
"On est dans une évolution du climat ahurissante ! Quand j'avais 20 ans, on ramassait les raisins début octobre. Aujourd'hui, on vendange le 15 août. Ça avance à une vitesse phénoménale et le changement climatique nous impacte d'une manière très violente", insiste-t-il, soulignant la nécessité de "repenser l'aménagement des massifs forestiers et soutenir de nouvelles formes d'agriculture".
Les yeux fixés sur ses chaussures - "la quatrième paire en 16 jours de feu" -, Christophe Gregori ne veut surtout "pas passer pour un pleureur".
A 60 ans, "les coups durs, on connaît. Le gel, la grêle, c’est intégré dans le métier. Mais, avec le feu, on ne sait pas où on va, on ne connaît pas l'impact financier, si les vignes vont repartir".
"C’est la première fois que je commence des vendanges en ayant hâte que ça se termine. Où qu'on regarde, c'est triste à tous les niveaux (...) Les gens de ma génération ne reverront plus leurs paysages".
(T.Burkhard--BBZ)