Berliner Boersenzeitung - Sur la piste des oligarques russes

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Sur la piste des oligarques russes
Sur la piste des oligarques russes

Sur la piste des oligarques russes

Étrangler financièrement le large cercle de milliardaires proches du Kremlin: la riposte occidentale à l'invasion de l'Ukraine passe par le gel des comptes en banque, villas et navires de luxe des oligarques russes. Mais les grosses prises, comme quelques yachts en France et en Italie ces derniers jours, sont encore assez rares, illustrant la difficulté à mettre en œuvre l'arsenal de mesures de rétorsion.

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- Dans le collimateur -

A chaque jour ses nouveaux noms. L'Union européenne, les Etats-Unis et le Royaume-Uni allongent depuis le début de la guerre en Ukraine le 24 février leurs listes des proches du régime russe, devenus d'un trait de plume parias du système financier international. Même la Suisse et Monaco rejoignent le mouvement.

Parlementaires, haut-gradés militaires, journalistes en vue, industriels et financiers de premier ordre... plusieurs centaines de personnes font désormais l'objet du gel de leurs avoirs, assorti parfois d'interdictions de séjour.

Parmi eux Nikolaï Tokarev, président du poids lourd du pétrole et du gaz Transneft et présenté par l'UE comme une "connaissance de longue date" du président russe, Sergueï Tchemezov, patron du conglomérat de l'industrie de défense Rostec, l'homme d'affaires russo-ouzbèke Alicher Ousmanov, désigné comme "l'un des oligarques préférés de Vladimir Poutine", ou le dirigeant de la banque de développement russe VEB Igor Chouvalov.

Les magnats visés se verront saisir "yachts, appartements de luxe et jets privés", a menacé mardi 1er mars le président américain Joe Biden dans son discours sur l'état de l'Union.

Sont également concernés "leurs conjoints, leurs enfants, leur SCI (société civile immobilière), de façon à ce qu'ils ne puissent pas se dissimuler derrière des montages financiers", a souligné le même jour le ministre français de l'Economie Bruno Le Maire.

Des montages souvent motivés par un souci de discrétion ou d'optimisation fiscale.

Aux oligarques, c'est-à-dire de riches personnalités proches du pouvoir russe, s'ajoute "une sorte d'arrière-ban très fourni, quelque 2.000 à 3.000 personnes qui sont aussi très, très riches [...] et qui sont toutes liées et ont soutenu le régime" de Vladimir Poutine, précise à l'AFP le professeur au centre d'étude de la corruption de l'Université du Sussex (Brighton, Royaume-Uni) Robert Barrington.

- De Londres à la Côte d'Azur -

La France "est une terre d'accueil de ces biens mal acquis", constate Sara Brimbeuf, responsable de l'ONG Transparency International France, auprès de l'AFP. Et "l'immobilier de luxe est une voie privilégiée du blanchiment de la corruption ou du détournement de fonds publics".

Les avoirs immobiliers de ces personnalités se concentrent dans des stations balnéaires prisées de la Côte d'Azur, dans l'Ouest parisien et dans une poignée de lieux de villégiature des Alpes. Mais il est très compliqué de les identifier avec certitude.

Daria Kaleniuk, figure de proue ukrainienne de la lutte anti-corruption citée par Transparency, a épluché registres du cadastre, greffe et documents confidentiels révélés par des lanceurs d'alerte.

Selon elle, une villa à Saint-Tropez appartient au fondateur du géant de l'aluminium Rusal Oleg Deripaska, soumis depuis l'annexion de la Crimée en 2014 à des sanctions américaines.

Les noms de Boris et Arkadi Rotenberg, nouvellement ciblés par les Américains, sont eux reliés à deux propriétés proches de Nice et de Grasse, d'après Mme Kaleniuk.

Les deux frères, amis d'enfance de Vladimir Poutine avec qui ils pratiquaient le judo, ont contrôlé un temps des géants du BTP et se sont enrichis grâce à des contrats publics énormes, en particulier pour les jeux Olympiques d'hiver de Sotchi en 2014.

Une somptueuse villa à Saint-Raphaël est aussi attribuée par Daria Kaleniuk à Gennady Timchenko, cité sur les listes européenne et américaine et considéré par l'UE comme un "confident" de Poutine. Ce milliardaire est co-fondateur et actionnaire de plusieurs sociétés, dont le groupe d'investissement Volga et celui de négoce de matières premières Gunvor.

Le Club de Cavalière, un hôtel de luxe du Lavandou situé sur le Cap Nègre, fait partie d'une société dirigée par son épouse Elena.

Londres, en raison des facilités longtemps offertes aux Russes fortunés et à leurs familles et de son système éducatif d'élite, a également attiré nombre d'investissements d'oligarques jusqu'à en gagner le surnom de "Londongrad".

Le total des avoirs immobiliers acquis au Royaume-Uni par des russes accusés de corruption ou proches du Kremlin "que nous avons pu tracer s'élève à 1,5 milliard de livres", soit plus d'1,8 milliard d'euros, note le professeur Barrington, qui cite les quartiers huppés de Kensington, Chelsea ou Hampstead. Mais "c'est sûrement beaucoup plus que ça en réalité".

Les oligarques ont investi sur tous les continents et leurs avoirs sont visés dans d'autres pays comme l'Australie et le Japon. Aucun des interlocuteurs interrogés par l'AFP n'était en mesure de valoriser le total de ces biens.

- Obstacles nombreux -

Pour appliquer les sanctions, tout repose sur une poignée de professionnels: banquiers, notaires, avocats... Ceux-là même régulièrement accusés de fermer les yeux.

Les investissements russes douteux "ne se font pas tout seuls", explique à l'AFP Jodi Vittori, chercheuse spécialiste de la corruption à l'Université de Georgetown, aux Etats-Unis, et membre non résident de la fondation Carnegie pour la paix internationale. Les oligarques "ont des facilitateurs: avocats, comptables, marchands d'art..."

"Tous ne jouent pas leur rôle", renchérit Mme Brimbeuf, chez Transparency, et "ils ne font pas leurs déclarations de soupçons (signalement aux autorités, NDLR), alors qu'ils sont soumis à des obligations de lutte antiblanchiment".

Les révélations le 20 février d'un consortium de journalistes autour de Credit Suisse, accusée d'avoir hébergé pendant plusieurs décennies des dizaines de milliards d'euros de fonds d'origine criminelle ou illicite, "montre que la banque a manqué dans les grandes largeurs à ses obligations de déclaration".

Le recensement des avoirs s'avère long et fastidieux, "l'examen des fichiers se faisant à la main", selon un porte-parole d'une grande banque à l'AFP. Souvent, des sociétés écrans et montages fiscaux complexes doivent être passés au crible pour relier une personne ciblée par les sanctions et ses biens.

"Un des obstacles est le recours aux prête-noms", explique à l'AFP Julien Martinet, avocat du cabinet français Swiftlitigation. Diligenter des enquêtes contre ces derniers "demanderait une mobilisation de services du renseignement importante".

Conséquence: peu de grosses "prises" médiatisées jusqu'à présent.

Un méga-yacht d'une valeur de 100 à 120 millions d'euros, L'Amore Vero, a été saisi jeudi à La Ciotat (sud de la France).

Il s'apprêtait à voguer vers la Turquie, a indiqué Eric Salles, chef des opérations pour la garde-côte douanière en Méditerranée. Il appartient à une société liée au puissant patron du géant pétrolier russe Rosneft, Igor Setchine.

L'Italie a elle annoncé samedi avoir gelé pour environ 140 millions d'euros de biens d'oligarques russes, dont deux yachts mis sous séquestre la veille: le Lady M, d'une valeur de 95 millions d'euros et appartenant au magnat de l'acier Alexei Mordachov, un proche de Poutine visé par les sanctions de l'UE, et le Lena (50 millions d'euros), propriété de Gennady Timchenko.

La mise en œuvre des sanctions "ne peut pas se faire du jour au lendemain", relève auprès de l'AFP Carole Grimaud Potter, professeure de géopolitique de la Russie à l'Université de Montpellier et fondatrice du think tank Center for Russia and Eastern Europe Research.

Sara Brimbeuf rappelle que "plusieurs enquêtes ouvertes il y a plus de dix ans lors des printemps arabes sont encore en cours".

- "Task force" -

Pour contourner ces difficultés, le ministre américain de la Justice Merrick Garland a annoncé mercredi la création d'une cellule dédiée à la poursuite des "oligarques russes corrompus".

Baptisée "KleptoCapture", elle compte plus de dix procureurs, spécialistes de droit pénal ou de sécurité nationale, ainsi que des enquêteurs de la police fédérale, des impôts ou des services postaux.

La France a elle aussi sa "task force", soit plusieurs dizaines de personnes issues de l'administration fiscale (DGFiP), du service de renseignement financier Tracfin, des douanes et de la direction générale du Trésor.

Même des amateurs participent à la traque. Sur Twitter, l'adolescent américain Jack Sweeney, piste les jets privés sur son compte "Russian Oligarchs Jets".

Mais il ne suffit pas d'identifier les biens. Si la constitution des listes d'oligarques à l'échelle européenne permet le gel de leurs avoirs (l'interdiction de vendre ou de louer un bien immobilier par exemple, mais pas de l'habiter), l'étape suivante, qui est la saisie, est autrement plus complexe sur le plan juridique.

"Pour porter atteinte au droit de propriété, il faut une loi et pas seulement un règlement ou un arrêté", souligne M. Martinet.

Ce qui a permis la saisie du méga-yacht à La Ciotat, "c'est qu'ils ont essayé de se déplacer et se sont donc mis hors la loi", précise un superviseur de la "task force" française.

- Sauve qui peut -

Plusieurs milliardaires russes ont préféré envoyer au plus vite leurs yachts dans des eaux territoriales plus conciliantes.

"Il y a beaucoup d'échos dans le milieu (nautique) sur des yachts russes s'apprêtant à quitter la Côte d'Azur" par peur des sanctions, indique à l'AFP une source connaissant bien ce secteur, évoquant Dubaï comme une des destinations potentielles.

Les Maldives, qui n'ont pas de traité d'extradition vers les Etats-Unis, semblent aussi un point de chute: plusieurs yachts ont été repérés sur place, dont ceux appartenant aux magnats de l'aluminium Oleg Deripaska et de l'acier Alexander Abramov.

En revanche, on ne constate pas encore de ventes massives de biens immobiliers sur la Côte d'Azur, selon un responsable du syndicat des professionnels du secteur.

Plusieurs milliardaires russes ont en tout cas préféré couper les ponts avec leurs entreprises en vue.

Le célèbre propriétaire du club de football londonien de Chelsea Roman Abramovitch, pas (encore) ciblé par les sanctions, a mis en vente ses parts. Les recettes iront à une "fondation caritative au profit de toutes les victimes de la guerre en Ukraine", a indiqué ce proche de Poutine, qui s'est enrichi à la faveur des privatisations d'entreprises publiques sous Eltsine et en co-fondant le producteur d'aluminium Rusal.

Roman Abramovitch est à la tête d'une fortune d'environ 12 milliards d'euros selon Forbes, comprenant le château de la Croë au Cap d'Antibes, une demeure de 2.000 mètres carrés, deux yachts et plusieurs avions privés.

L'oligarque Mikhail Fridman s'est retiré du fonds d'investissement LetterOne qu'il a co-fondé et de tous les groupes européens dont il est actionnaire, tout comme son associé Petr Aven.

Les deux hommes, visés par les sanctions européennes, nient avoir une quelconque "relation financière ou politique" avec Vladimir Poutine. Mikhail Fridman a même dénoncé la guerre en Ukraine, une "tragédie" qui va "ravager" les deux pays.

(F.Schuster--BBZ)