Berliner Boersenzeitung - Au Népal, partir travailler à l'étranger ou mourir

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Au Népal, partir travailler à l'étranger ou mourir
Au Népal, partir travailler à l'étranger ou mourir / Photo: Prakash MATHEMA - AFP

Au Népal, partir travailler à l'étranger ou mourir

Une simple benne pour corbillard. Rudra Bahadur Kami a travaillé plus de dix ans en Arabie saoudite pour faire vivre sa famille restée au Népal, il est rentré dans son pays par une porte dérobée de l'aéroport international de Katmandou, dans un cercueil en ferraille.

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Son fils aîné Lalit Bishowkarma, 21 ans, vient de signer les papiers pour récupérer le corps de son père. Le certificat de décès précise qu'il est mort à 43 ans d'une crise cardiaque. Pas d'autres détails.

Devant un portail de fer rouillé, le jeune homme suit d'un regard absent la boîte qui contient la dépouille de son père hissée sur le plateau d'un camion payé par les autorités, sans beaucoup plus d'égards que pour un bagage oublié.

"Il était parti pour faire le bonheur de ses enfants et de sa famille, et maintenant son corps nous est rendu dans un cercueil. C'est insupportable."

Lalit Bishowkarma ne s'attarde pas. La route est encore longue jusqu'à Khotang, à plus de 150 km à l'est, où l'attend le reste de la famille. Garés sous le même porche, deux autres véhicules attendent "leur" mort...

Chaque jour, trois, parfois quatre corps de travailleurs migrants népalais décédés à l'étranger sont ainsi rendus à leur famille devant l'aéroport de la capitale, ultime étape d'une entreprise d'exportation de main d'œuvre institutionnalisée par l'Etat.

Banale, la scène illustre un exode qui est devenu un des traits dominants de l'économie du Népal, le pays le plus pauvre d'Asie du Sud.

Faute de trouver des emplois chez eux, les Népalais sont de plus en plus nombreux à brader leur force de travail dans les chantiers, ateliers et hôtels du reste de la planète. Pour la plupart dans les émirats du Golfe, en Arabie saoudite ou, plus près, en Inde et en Malaisie.

- Dépendance -

L’État évalue le nombre de travailleurs expatriés à 2,5 millions, 7,5% de la population du pays. Une part significative, à l'image des Philippines (10%) ou de la Moldavie (plus de 20%), selon les chiffres du Bureau international du travail (BIT).

Pour la plupart, ce sont des jeunes: selon les statistiques officielles, près d'un quart des 15-24 ans n'exercent aucune activité au Népal.

Si elle a rebondi après le Covid, l'économie du pays, reste fragile et sa population pauvre, avec un produit intérieur brut (PIB) par habitant de 1.447 dollars en 2024, trente fois moins que dans l'Union européenne (UE).

En septembre, les représentants de cette Génération Z sont descendus dans les rues pour exiger, entre autres, de pouvoir travailler au pays. Leur colère a fait chuter le gouvernement du "vieux" Premier ministre KP Sharma Oli, 73 ans, et des élections législatives sont prévues le 5 mars.

Mais comment imaginer inverser la tendance tant les migrations sont devenues indispensables, avec leurs filières, leurs victimes et ceux qui en profitent, à commencer par l’État lui-même.

Selon une toute récente étude de la Banque mondiale, l'argent rapatrié par ses ressortissants contribue désormais pour plus d'un tiers à son PIB.

Blottie derrière le parc national de Chitwan, un des derniers sanctuaires des tigres du Bengale, dans le sud du Népal, la ville de Madi incarne cette dépendance érigée en système.

Au détour d'un chemin cabossé, la maison de Dipak Magar, 39 ans, n'a aucun charme. Un simple cube de parpaings coiffé de tôles ondulées.

Mais son propriétaire en est particulièrement fier. Elle lui a coûté trois ans de sueur et de sacrifices, loin, très loin de chez lui.

- "Nourrir la famille" -

"J'ai travaillé dans une usine de marbre en Arabie saoudite", raconte le père de famille. "J'y ai gagné 700.000 roupies népalaises (environ 4.500 euros), tout a été dépensé pour construire la maison."

Sous le soleil de cette fin de matinée d'hiver, il se dépêche, truelle en main, de recouvrir sa façade de mortier. Le temps presse. D'ici deux semaines, il doit repartir pour Ryad, loin de sa femme, de ses quatre enfants et des sommets enneigés qui s'étirent à l'horizon.

"Il faut que je nourrisse ma famille, que je paie l'éducation des enfants", plaide Dipak Magar. "Je suis triste de devoir repartir mais je n'ai pas le choix. Ici, il n'y a pas de travail."

Comme lui, ses deux frères ont pris la route de l'étranger, le premier pour l'Arabie saoudite, le second pour la Roumanie.

"J'aurais préféré qu'ils restent ici mais nous n'avons pas assez de terre pour nourrir toute la famille", relève leur père, Dhana Bahadur Magar, 60 ans.

Même constat dans la maison d'en-face. Les deux filles de Juna Gautam ont tenté leur chance au Japon.

"Elles ont pourtant fait des études, mais il n'y a rien à faire ici", déplore leur mère. "Elles sont parties (...) en s'endettant lourdement, avec la ferme intention de réussir là-bas. Ça ne me réjouit pas vraiment, mais je l'accepte."

Et c'est comme ça dans toute cette commune d'environ 50.000 habitants. Un élu, Birendra Bahadur Bhandar, estime à 1.500 le nombre des jeunes exilés.

"Tout ça ne me plaît vraiment pas", confie-t-il. Mais sur ce territoire où la protection de l'environnement interdit les industries, il ne voit pas comment entraver les départs.

- Vallées vides -

Les offres d'emplois sont tout aussi rares dans le reste du pays. Des vallées entières qui serpentent au pied des pentes de l'Himalaya se sont vidées de leurs forces vives.

Dans un pays où la tradition des migrations de travail remonte à l'incorporation des premiers soldats népalais - les gurkhas - dans l'armée de l'Empire britannique au XIXe siècle, l'exode s'est accéléré à la faveur de l'insurrection maoïste (1996-2006).

"A l'époque, nous n'avons pas su empêcher les jeunes de quitter nos villages", rappelle Nilambar Badal, du Réseau national pour des migrations sûres (NNSM). "Ils sont arrivés en nombre dans les villes pour échapper aux combats et n'ont trouvé du travail qu'à l'étranger."

D'abord lié aux circonstances, le flux a grossi à un rythme industriel. Surtout les dix dernières années, alors que les ressources naturelles du pays, son agriculture, son tourisme tardent toujours à être développés.

En 2016, le très officiel Département népalais pour l'emploi à l'étranger (DoFE) a délivré 287.519 autorisations aux candidats au départ. L'an dernier, il en a attribué 839.266, quasiment trois fois plus !

"Il n'y a pas de chiffres précis", concède M. Badal, "mais on estime que près de la moitié des foyers népalais bénéficient aujourd'hui de revenus gagnés à l'étranger".

Même si les fonds rapatriés ne sont soumis à aucun impôt, ils portent à bout de bras l'activité du pays. Au point que les ONG de défense des travailleurs migrants accusent l’État d'être devenu "accro" à leurs versements.

"Le gouvernement a besoin d'argent, il ne veut pas le reconnaître, mais il se satisfait très bien que les gens partent à l'étranger et envoient de l'argent, c'est ce qui lui permet de faire tourner le pays", poursuit Nilambar Badal. "Notre économie est devenue entièrement dépendante."

- "Mafia" -

Ancienne ministre du Travail, Sarita Giri va plus loin. Elle dénonce un système "pourri et corrompu" qui "exploite les migrants et leurs familles".

"C'est une vraie mafia", accuse-t-elle. "Tous ces gens arrosent les partis politiques via des fonctionnaires, c'est pour ça que le problème n'a jamais été réglé (...) Et le gouvernement en est le principal responsable."

Depuis 2007, le commerce des bras népalais est régi par une loi qui fixe le cadre du fonctionnement du millier d'agences de recrutement autorisées par l’État à jouer les intermédiaires entre main d'œuvre locale et employeurs étrangers.

Les affaires sont juteuses pour ces compagnies qui exigent des centaines de dollars, parfois plus, en échange de leurs services, de la signature du contrat à l'obtention du visa de travail, jusqu'au voyage dans le pays d'accueil.

De nombreuses familles n'ont d'autre choix que de s'endetter lourdement pour financer leur candidat au départ.

Et souvent il y a loin du papier à la réalité.

Sanjib Ghoraisaine, 25 ans, en témoigne. Parti en janvier 2025 au Qatar pour, pensait-il, nettoyer la piscine d'un hôtel cinq étoiles, il s'est retrouvé domestique dans une résidence privée, payé moitié moins et logé dans une pièce sans matelas pour dormir. Le jeune homme n'a pas tenu un mois.

"Tu parles d'un investissement !", s'emporte-t-il. "J'ai payé 200.000 roupies (1.350 dollars) pour espérer un salaire mensuel de 356 dollars, j'ai été contraint de faire un prêt que j'ai mis six mois à rembourser."

Le jeune homme a aussi dû se battre pour rentrer au pays. "Ce n'est qu'en menaçant de me suicider que mon employeur a accepté de me laisser partir", fulmine Sanjib Ghoraisaine. "Et j'ai encore dû payer mon retour."

- Abus -

Son "agent" népalais a refusé de le rembourser et promis, pour toute compensation, de le renvoyer gratuitement ailleurs. Mais un an plus tard, rien. Alors ce matin-là, excédé, Sanjib est venu porter plainte au siège du DoFE.

Avocat spécialisé dans la défense des droits humains, Barun Ghimire confirme que le nombre des réclamations visant les agences de recrutement - plus connues au Népal sous le nom de "manpowers" - ne cesse d'augmenter.

Pour des motifs très variés. Salaires revus à la baisse, heures supplémentaires, modifications drastiques des conditions de travail ou d'hébergement, la liste est longue...

Les cas d'abus ou d'exploitation caractérisée ont progressé au même rythme que les flux de migrants, poursuit le juriste, avec leur lot d'accidents du travail, de maladies professionnelles et, souvent, de morts.

Les chantiers de construction des stades de la Coupe du monde de football disputée au Qatar en 2022 ont jeté une lumière crue sur les conditions de travail aussi illégales que déplorables imposées à la main d'œuvre étrangère, notamment népalaise.

Très documentés, les rapports alors publiés par plusieurs ONG ont fait la Une de l'actualité.

Sans beaucoup d'effet, apparemment. Les chiffres publiés par l’État népalais révèlent que 14.843 de ses ressortissants résidant hors de ses frontières ont perdu la vie de 2008 à 2025, dont 1.544 la seule année écoulée.

Ces statistiques n'attribuent directement qu'une petite partie de ces décès aux accidents du travail. Mais leur nombre est en constante augmentation.

Accusés, les intermédiaires refusent d'endosser la responsabilité de toutes les outrances du système.

- Filières clandestines -

"Sur les plaintes déposées au DoFE, seuls 5% relèvent d'une faute des agences de recrutement", jure Dhana Maya Sinjali, de l'Association nationale des agences pour l'emploi à l'étranger (NAFEA). "Les autres concernent des personnes qui sont parties à l'étranger par leurs propres moyens."

Dans sa ligne de mire, les agents officieux qui profitent de la volonté de leurs victimes de rallier l'étranger à tout prix pour leur offrir des prix bradés, avant de s'envoler dans la nature.

Plusieurs migrants ont confié à l'AFP être passés par ces filières clandestines.

"Il existe des agents non officiels qui opèrent en violation de toutes les règles", confirme Kul Prasad Karki, de l'ONG Pravasi Nepal. "C'est même fréquent."

Mais M. Karki, qui a lui-même travaillé plus de dix ans en Arabie saoudite, ajoute que les entreprises certifiées sont loin de toutes jouer dans les règles: "seules 10% des agences assurent elles-mêmes recruter en respectant l'éthique".

Et comme s'empresse de le rappeler l'avocat Barun Ghimire, aucune "manpower" n'a jamais été condamnée pénalement par la justice népalaise... "La loi régule le secteur", note-t-il, "mais ne protège pas le droit des migrants, pas plus qu'elle impose au gouvernement de les faire respecter".

Gardien de la loi, le ministère de l'Emploi souligne avoir renforcé les mesures visant à "protéger les intérêts des migrants". "Notre seule lacune", veut bien concéder son porte-parole, Pitambar Ghimire, "c'est leur application".

- Promesses -

En pleine campagne pour les élections législatives, les prétendants au pouvoir promettent tous d'y remédier.

Favori des pronostics pour le poste de Premier ministre, le populaire et flamboyant maire démissionnaire de Katmandou Balendra Shah, 35 ans, assure avoir inscrit l'emploi et la formation en tête de ses priorités.

"En soutenant les investissements dans les emplois qualifiés dans le tourisme, l'agriculture (...) on peut convaincre ceux qui ont quitté le pays par nécessité d'y revenir", veut-il croire. "Même si on gagne", concède-t-il toutefois, "on ne ramènera pas tous les Népalais en deux jours..."

Effectivement, la culture des transferts d'argent semble solidement ancrée dans les familles.

Leur montant mensuel a franchi pour la première fois la barre des 200 milliards de roupies - 1,4 milliard de dollars - juste après la "révolution" de septembre.

Dans tous les cas, ces Népalais de l'étranger, sans qui le pays ne pourrait survivre, n'auront pas leur mot à dire lors du scrutin du 5 mars: malgré une décision de la Cour suprême prise en 2018, la commission électorale n'organise toujours pas de vote par correspondance.

Qu'importe, Dipak Magar n'attend rien du prochain gouvernement, quand bien même il serait inspiré par la nouvelle génération. "Quel que soit le gagnant", lâche-t-il "personne ne fait jamais rien pour nous".

(Y.Yildiz--BBZ)