Berliner Boersenzeitung - Soupçons de traite des femmes: la justice sur les traces des Al-Fayed, du Ritz à la Côte d'Azur

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Soupçons de traite des femmes: la justice sur les traces des Al-Fayed, du Ritz à la Côte d'Azur
Soupçons de traite des femmes: la justice sur les traces des Al-Fayed, du Ritz à la Côte d'Azur / Photo: SHAUN CURRY - AFP/Archives

Soupçons de traite des femmes: la justice sur les traces des Al-Fayed, du Ritz à la Côte d'Azur

Derrière le faste du Ritz époque Mohamed Al-Fayed et le clinquant des yachts, le piège? La justice française enquête depuis l'été dernier sur un vaste système présumé de traite de femmes, dont les ressorts rappellent, selon des avocates, l'affaire Epstein.

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Plusieurs femmes ont été auditionnées à Paris, dont Kristina Svensson, employée par l'hôtel 5 étoiles Le Ritz, à Paris, pour être l'assistante en France de Mohamed Al-Fayed de 1998 à 2000. "A chaque fois qu'il me voyait, il m'agressait", affirme-t-elle dans un entretien avec l'AFP.

L'Egyptien Mohamed Al-Fayed, décédé en 2023, détenait le grand magasin de luxe londonien Harrods, le club de football londonien de Fulham et le Ritz. Il n'a jamais été poursuivi de son vivant.

Mi-février, "154 victimes" avaient témoigné, selon la police londonienne. Mais le travail des Britanniques sur ces agissements, qui auraient duré plus de 35 ans, entre 1977 et 2014, est vivement critiqué par des plaignantes.

Et des femmes ont récemment décidé de placer leurs espoirs dans la justice parisienne, pour faire la lumière sur ce réseau qui se serait aussi étendu en France.

Rachael Louw avait 23 ans quand elle a été envoyée sur la Côte-d'Azur - dans le sud-est de la France - sur le yacht de Salah Fayed, frère de Mohamed Al-Fayed, décédé en 2010. Elle a été entendue le 10 février dernier par l'office français spécialisé dans la répression de la traite des êtres humains, l'OCRTEH.

Cette mère de famille de 54 ans confie à l'AFP son "soulagement": "La justice française avance beaucoup plus vite et ne minimise pas ce qui nous est arrivé, à la différence des enquêteurs au Royaume-Uni."

En ouvrant notamment, à l'été 2025, une enquête pour traite d'êtres humains aggravée, proxénétisme et viols, le parquet de Paris "montre qu'il considère les agressions dans leur ensemble et qu'il n'a pas peur de s'attaquer à un système organisé".

- "Bonne à consommer" -

Rachael Louw était vendeuse chez Harrods quand Mohamed Al-Fayed l'a "repérée" dans les rayons.

A l'été 1994, Rachael Louw a une visite "préalable à (son) recrutement au bureau du président de Harrods". Examen pelvien, frottis, "contrôle mammaire approfondi", test VIH: le rendez-vous a largement excédé l'examen classique.

Et n'est pas resté confidentiel. Dans son compte rendu adressé à Harrods que l'AFP a pu consulter, le médecin a précisé que Rachael avait récemment perdu sa mère, prenait la pilule, avait un petit ami, que son hygiène personnelle était "excellente"...

"C'est un médecin qui accepte d'envoyer des renseignements confidentiels pour donner des armes au violeur", accuse l'ancienne juge d'instruction et aujourd'hui avocate Eva Joly, qui assiste Rachael Louw et Kristina Svensson, avec ses consoeurs Caroline Joly et Agathe Barril. "Ces jeunes femmes étaient comme de la viande, dont on veut savoir si elle est bonne à consommer", abonde Caroline Joly.

Pour Rachael Louw, la justice française "a posé les mots justes" sur ces examens, en les considérant comme de possibles viols.

Après ce criblage médical, plusieurs rencontres ont été organisées avec Salah Fayed dans sa résidence londonienne de Park Lane. Rachael Louw affirme qu'il l'y a droguée une fois, avec "un mix de crack et de cocaïne", et agressée sexuellement.

Rachael Louw s'est alors sentie "piégée". Mais "comme Salah Fayed n'a pas recommencé", elle a "cru que cela irait" et a accepté une offre: devenir son assistante en France.

- "Comme une torture" -

Quand elle y est envoyée en avion privé, son passeport lui est confisqué. Sur le yacht du milliardaire, "rien" ne ressemble alors au travail d'assistante pour lequel elle a signé.

"Je m'attendais à organiser les journées de Salah Al-Fayed, mais on attendait juste de moi que je sois constamment avec lui". Rachael Louw figure notamment, auprès de Salah Fayed, lors de dîners. Avec des invités, âgés et fortunés, accompagnés de "jeunes filles". "Il y avait beaucoup de contacts physiques".

Isolée sur ce yacht, où le personnel avait "interdiction de lui parler", elle parvient à contacter son petit ami, employé chez Harrods. "Ils l'ont su et il a été licencié", affirme-t-elle.

Une nuit, Salah Fayed "entre dans son lit". "Je me suis réveillée et j'ai dit: +Que faites-vous?+ Et il m'a répondu: +Je me sens seul.+ Je suis restée pétrifiée toute la nuit, sans dormir. C'était comme une torture. J'étais terrifiée qu'il puisse interpréter un mouvement comme une invitation à me toucher."

Un autre jour, Salah Fayed l'a emmenée au large de Saint-Tropez, sur le yacht de Mohamed. "Il y avait une fille rousse, qui avait l'air plus jeune que moi. Mohamed l'a embrassée. Il m'a demandé d'arrêter de les regarder et je ne me souviens plus de rien après. Si j'ai été droguée ou non, je ne peux pas l'affirmer avec certitude", frissonne Rachael Louw.

La jeune femme a senti l'étau se refermer encore davantage quand Salah Fayed lui a annoncé qu'il comptait l'emmener sur un nouveau hors-bord. "Il n'y avait qu'une seule chambre... J'ai su que si j'allais sur ce bateau, rien de bon n'arriverait."

Paniquée, elle appelle Air France pour réserver un siège sur le premier vol. Salah Fayed manifeste "une grande colère" quand elle réclame son passeport, mais ce dernier lui est rendu. "Il a su que j'avais prévenu mes colocataires."

De retour, Rachael Louw "bloque" ses souvenirs pour "survivre".

- "Il riait" -

Pourquoi témoigner, trente ans plus tard ?

Elle qui pensait être réduite au silence par un accord de confidentialité signé à l'embauche, a été bouleversée par un documentaire de la BBC sur les Al-Fayed, diffusé en septembre 2024. "J'ai pris conscience de ce dont j'avais fait partie, et comme cela aurait pu être pire, si je n'avais pas eu la chance de pouvoir fuir... Je parle car il doit y avoir un coût pour les criminels, pour ne plus encourager les suivants."

"Si nous les femmes ne dénonçons pas, nous devenons complices de notre propre oppression", insiste Rachael Louw. "Les hommes puissants ne changeront jamais un système qui les avantage."

Après la mort de Mohamed et de Salah, les plaignantes espèrent que la justice puisse retrouver des complices qui auraient permis à ce système d'exister. Qui organisait les transports? L'hébergement?

"Il n'y a pas de petite information. Chaque élément est utile pour l'enquête", estime Kristina Svensson, invitant "victimes et témoins" à se manifester aux enquêteurs parisiens, "très à l'écoute".

Cette Suédoise, arrivée en 1993 en France, avait été placée par une agence d'intérim au Ritz, bijou parisien situé juste à côté du ministère de la Justice français sur la célèbre place Vendôme, et détenu par Mohamed Al-Fayed. Elle était censée l'aider, comme assistante, à gérer ses affaires, après la mort de son fils Dodi Al-Fayed et de la princesse Diana. Une mission prestigieuse.

Sauf qu'à l'entretien d'embauche au Ritz, les questions sont restées "focalisées" sur son apparence. On lui a même fait remarquer qu'elle était le "sosie" de l'épouse d'Al-Fayed.

Le Ritz l'a ensuite envoyée à Londres. "J'avais apporté mon CV." Mohamed Al-Fayed "n'était pas intéressé par ça. Il ne m'a posé que des questions personnelles". "J'ai aussi subi un examen gynécologique obligatoire, où je pense avoir été droguée."

S'en sont suivies plusieurs rencontres avec Mohamed Al-Fayed, au schéma répétitif. Elle était placée de longues heures sans instruction, dans une pièce. Puis Mohamed Al-Fayed entrait.

Aujourd'hui, Kristina Svensson décrit des agressions sexuelles et des tentatives de viols au cours desquelles "il riait".

- "Micros et caméras" -

Pourquoi être restée?

"J'espérais qu'avec le temps, il allait voir que je n'étais pas intéressée par lui et qu'il allait me prendre au sérieux", a-t-elle expliqué à la police. "J'étais étrangère, sans famille ni réseau dans le pays, ni aucune connaissance de droit du travail, et je n'avais personne sur qui compter financièrement si je démissionnais."

A posteriori, Kristina Svensson se compare à "un produit de luxe parmi d'autres", que Mohamed Al-Fayed voulait posséder. "Une poupée sur une étagère", bien surveillée. Le personnel "l'avertissait" qu'il y avait "micros et caméras partout au Ritz", tandis que dans la villa de Saint-Tropez, elle affirme qu'une gouvernante lui avait recommandé de bloquer la porte de sa chambre la nuit.

Sollicité, le Ritz s'est dit "profondément attristé par les témoignages et les allégations d'abus" qu'il "considère avec le plus grand sérieux, et se tient prêt à coopérer pleinement avec les autorités judiciaires".

"La sécurité et le bien-être de nos collaborateurs, visiteurs et clients constituent notre priorité absolue", ajoute le palace parisien.

De son côté, Harrods a salué "le courage de toutes les femmes qui prennent la parole", dont "les témoignages mettent en lumière l'ampleur des abus commis par Mohamed Al-Fayed et soulèvent à nouveau de graves allégations à l'encontre de son frère".

Le grand magasin les "encourage" à présenter des demandes d'indemnisation dans le cadre du dispositif qu'il a mis en place - "plus de 50 survivantes" ont, à ce jour, été dédommagées.

La police londonienne a aussi assuré à l'AFP avoir "considérablement changé" ses "méthodes de travail" et "placer" désormais "les victimes au coeur de (son) action" et notamment des investigations, "en cours", sur ceux qui auraient pu aidé Mohamed Al Fayed.

Pour les avocates des deux femmes, les témoignages dessinent les contours encore obscurs d'un "système puissant", ressemblant en de "nombreux points" à celui mis en place, à la même époque, par le criminel sexuel Jeffrey Epstein entre Paris et les Etats-Unis.

"Comme chez Epstein, il y a chez les Fayed une consommation frénétique de jeunes femmes et un système organisé pour se les procurer. Le schéma est le même: sélection de jeunes femmes vulnérables, transport, hébergement, isolement et l'argent, qui sert à intimider ou à noyauter", explique Eva Joly.

Si les faits pourraient être prescrits, des enquêtes sont parfois ouvertes pour rechercher d'éventuelles victimes non prescrites. Et l'avocate d'assurer: "On n'en est qu'au début de la reconstitution du puzzle en France."

(H.Schneide--BBZ)