Berliner Boersenzeitung - A Kiev, la bataille du pain sous les bombes russes

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A Kiev, la bataille du pain sous les bombes russes
A Kiev, la bataille du pain sous les bombes russes / Photo: Sergei SUPINSKY - AFP

A Kiev, la bataille du pain sous les bombes russes

Les machines ronronnent, les boules dorées défilent à la chaîne et une odeur sucrée flotte dans l'usine Tsar-Khlib qui, malgré la guerre, n'a jamais cessé d'alimenter Kiev en pain, contrairement à sa voisine, Chanta, détruite par des missiles russes.

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Les deux boulangeries industrielles, propriétés du groupe ukrainien Khlibni Investytsiï - qui revendique 8% du marché de la boulangerie ukrainienne - se trouvent dans le village de Novi Petrivtsi, juste au nord de la capitale, aux abords de laquelle les forces russes se sont avancées le 24 février.

Elles se sont retrouvées à moins de huit kilomètres de la ligne de front et ont rapidement perdu une majorité de leur main d’œuvre et de leurs clients, bloqués dans les zones occupées ou partis se mettre à l'abri loin des combats.

"Mais on a vite réalisé qu'il fallait continuer à produire car il restait des gens, et ils disaient +On veut du pain+", explique à l'AFP Anton Paliy, un ingénieur de 43 ans qui supervise la production de l'usine Tsar-Khlib.

Avec une petite fraction de ses 800 salariés, dont une vingtaine installés à demeure dans le sous-sol, la fabrique réduit la voilure mais continue de fonctionner, produisant 16 tonnes de pain frais par jour contre 100 avant-guerre.

Quand l'électricité est coupée, un générateur prend le relais. Comme il consomme beaucoup d'essence, le personnel pompe dans les réservoirs des camionnettes de livraison immobilisées sur le parking.

Quand les sirènes anti-aériennes retentissent, les ouvriers partent à la cave. Les miches chaudes s'amoncellent alors à la sortie du four dans un beau fatras, qu'il faut résorber après l'alerte.

Aucun camionneur n'acceptant de rouler jusqu'à l'usine, elle doit tenir sur ses réserves de farine. Quand une cargaison arrive finalement, fin mars, alors que les Russes se retirent de la périphérie de Kiev, "on l'a accueillie en fanfare", plaisante Anton Paliy.

Mais le bruit des machines couvre celui des armes et rend la situation un peu plus tenable "psychologiquement", dit-il.

- "Crime de guerre" -

A quelques centaines de mètres, la fabrique Chanta, inaugurée en 2018, est sur un autre créneau: la boulangerie et briocherie congelée et haut-de-gamme.

Elle aussi a continué sa production au début de la guerre. Mais le 16 mars, plusieurs missiles russes sont tombés sur le bâtiment, dont la moitié est partie en fumée.

L'attaque a eu lieu pendant un couvre-feu de 36 heures et n'a pas fait de victimes, mais une enquête a été ouverte pour déterminer si les Russes ont volontairement visé cette infrastructure civile, en violation du droit international.

Pour le directeur du groupe Khlibni Investytsiï, Oleksandr Tarenenko, il n'y a pas l'ombre d'un doute. L'usine a reçu une dizaine de roquettes, "ça ne peut pas être autre chose qu'un crime de guerre".

Devant l'amoncellement de tôles calcinées, trône encore un missile abattu par les systèmes de défense anti-aérienne.

L'usine Chanta n'est pas la seule: selon le Premier ministre ukrainien, Denys Chmygal, la Russie a détruit ou lourdement endommagé 200 usines ou grandes entreprises depuis le début de la guerre.

Et leur reconstruction s'annonce compliquée. Ici, les dégâts sont estimés à 5 millions d'euros et, comme il s'agit d'un cas de "force majeure", les assurances rechignent à les couvrir.

Les banques n'octroient pas de prêts en ce moment et aucune aide publique n'a été débloquée, si bien que l'usine, faute de système de conservation de sa production, reste paralysée et ses 140 ouvriers au chômage.

- Grenier à céréales -

A l'inverse, l'usine Tsar-Khlib reprend des couleurs. Avec le retour progressif des habitants de Kiev, la demande "augmente chaque semaine", selon M. Tarenenko.

Si le Fonds monétaire international (FMI) anticipe l'effondrement du PIB ukrainien à 35% cette année, que les dégâts totaux pour l'ensemble de l'économie ukrainienne pourraient atteindre 600 milliards de dollars, la région de Kiev est celle qui montre les meilleures signes de reprises, estimait mi-mai le ministre des Finances Serguiï Martchenko.

"La demande des consommateurs augmente, les connexions se renouvellent" à Kiev et sa région, indiquait-il à l'AFP, soulignant que le retour d'ambassades dans la capitale contribuait à encourager les habitants à revenir et à "relancer leurs activités économiques".

A Tsar-Khlib, près de 300 employés ont désormais repris du service, encore à temps partiel, et la production est revenue à 50 tonnes par jour, juste au-dessus des 40 tonnes qui permettent d'équilibrer les comptes.

Pour la suite, Anton Paliy anticipe des problèmes d'approvisionnement en sel, les immenses mines du Donbass, dans l'est du pays au coeur des combats, ayant arrêté leur production en avril.

La farine l'inquiète moins: "l'Ukraine a toujours été le grenier à céréales de l'Europe et nous avons toujours produit plus de blé que nous en consommons, donc il ne devrait pas y avoir de problème. Enfin, ça dépendra de la suite des hostilités..."

Pour cet ingénieur, qui compare l'univers du pain à "une drogue", "se savoir utile dans ces temps difficiles" est réconfortant. "Ce n'est pas pour réclamer une médaille, mais on a fait notre boulot: on a aidé les gens", dit-il.

"Ils nous remercient d'avoir continué à travailler même sous les bombes", ajoute M. Tarenenko. "Et nous continuerons à le faire", dit-il, fier d'avoir rempli sa "mission: livrer tous les matins du pain frais à la capitale".

(H.Schneide--BBZ)