Berliner Boersenzeitung - Au Kenya, la politique sida de l'administration Trump tue déjà

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Au Kenya, la politique sida de l'administration Trump tue déjà
Au Kenya, la politique sida de l'administration Trump tue déjà / Photo: SIMON MAINA - AFP

Au Kenya, la politique sida de l'administration Trump tue déjà

Sous une dalle de béton inachevée d'un cimetière de Nairobi repose Judy, prostituée kényane séropositive de 36 ans. Malade après avoir été privée de ses antirétroviraux par les coupes brutales de l'aide américaine, elle est morte le 7 août, quelques heures avant une rencontre prévue avec l'AFP.

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L'AFP a pu confirmer auprès d'organisations de travailleuses du sexe le décès au Kenya d'au moins 24 d'entre elles, qui, comme Judy, étaient séropositives mais en bonne santé début 2025, quand l'administration de Donald Trump a annoncé le gel de l'aide humanitaire américaine.

Ces coupes ont provoqué la fermeture de très nombreuses cliniques dédiées aux prostituées, où elles recevaient préservatifs, prophylaxie préexposition (PrEP) ou antirétroviraux. Des traitements les empêchant d'être infectées ou faisant chuter la charge virale des séropositives au point de les rendre non contaminantes.

Les Etats-Unis, historiquement le principal bailleur bilatéral du système de santé kényan, ont bien signé en décembre un accord de santé de cinq ans avec le Kenya, d'un montant de 2,5 milliards de dollars, dont 1,6 financés par Washington et le reste par Nairobi.

Mais dans la droite ligne morale de l'administration Trump, qui a adopté cette année des règles interdisant aux ONG qu'elle soutient de promouvoir des sujets de société auxquels elle s'oppose, le "cadre de coopération" américano-kényan n'a apporté aucune avancée majeure pour les prostituées, dont les cliniques n'ont pas rouvert.

Une tendance mondiale : en juillet 2026, un rapport de la Fondation pour la recherche sur le Sida (amfAR) révélait que 73% des organisations financées par les Etats-Unis avaient définitivement mis fin à des services destinés aux "populations clés" — travailleuses et travailleurs du sexe, communautés LGBT et consommateurs de drogues — alors qu'elles sont les plus à risque d’infection.

Plusieurs experts interrogés par l'AFP craignent une future "catastrophe" au Kenya: une explosion des contaminations au VIH, déjà constatée parmi les nombreuses travailleuses du sexe du pays.

Les autorités kényanes estiment leur nombre à 285.000, dont 27,5% sont séropositives.

L'arrêt des traitements pour les prostituées ne peut qu'avoir des conséquences désastreuses dans la population, selon les experts et une douzaine de prostituées interrogées par l'AFP. Beaucoup de clients refusent - ou ne peuvent se payer - les préservatifs et ont ensuite des rapports non protégés avec d'autres partenaires.

- "Risque" -

Interrogée par l'AFP, la directrice de l'Onusida Winnie Byanyima regrette la fermeture au Kenya de nombreuses structures accueillant les populations à risque. Des lieux tenus par leurs pairs, mettant l'accent sur la prévention, où ces communautés se rendent sans crainte d'être jugées.

Ces centres d'accueil et cliniques représentent une "part énorme de la riposte au VIH", constate-t-elle, avertissant que les coupes des Etats-Unis, suivis par d'autres importants donateurs, mettent "en péril" des décennies de lutte contre le sida.

Le phénomène étant récent, les statistiques kényanes ne reflètent pour l'instant pas d'augmentation des infections dans la population.

Douglas Bosire, président du NSDCC, agence gouvernementale supervisant notamment la stratégie vis-à-vis du VIH/sida, rappelle au contraire les "grands progrès" récemment réalisés au Kenya.

En 2025, quelque 14.000 nouvelles contaminations y ont été recensées, contre environ 20.000 en 2024, soit une chute de 27%, se félicite-t-il. Les morts de maladies liées au sida ont diminué de 8%, passant de 21.000 à environ 19.500 décès sur un an, fait-il remarquer à l'AFP.

Mais il reconnaît "un risque que ces gains ne s'inversent" si des populations les plus en danger ne sont pas mieux ciblées au Kenya, où près de 1,5 million de personnes, soit 3,2% de la population, vivent avec le VIH.

Judy avait été diagnostiquée séropositive en 2017, selon son amie Diana, également prostituée.

Un statut qu'elle avait appris à combattre grâce au Programme d'autonomisation et de soutien aux hôtesses de bar (BHESP), ONG qui lui livrait médicaments, préservatifs et parfois un peu de nourriture dans le bidonville de Mathare, où elle vivait.

La situation de Judy, comme celle d'un grand nombre de prostituées kényanes, était extrêmement précaire. Se vendant parfois pour 50 ou 100 shillings kényans (30 ou 60 centimes d'euros), tantôt contre des aliments pour ses quatre enfants, elle ne pouvait payer de transport jusqu'à une clinique de BHESP.

Or quand l'ONG a perdu les subventions de l'agence d'aide fédérale américaine USAID, quasi-démantelée sous Donald Trump, les équipes de terrain de BHESP ont été licenciées. Et Judy s'est retrouvée privée d'un soutien vital.

Car si les antirétroviraux sont disponibles dans les hôpitaux publics kényans et si les autorités souhaitent qu'elles s'y soignent, les travailleuses du sexe rencontrées par l'AFP refusent d'y mettre les pieds tant elles s'y sentent stigmatisées, à plus forte raison si elles sont séropositives - autre facteur de discrimination au Kenya.

La crainte est aussi grande d'y croiser un voisin ou une connaissance, qui apprenne leur statut viral et le révèle, faisant de leurs enfants à leur tour des parias, confient-elles.

- Stade avancé -

Pour éviter cela, Judy a donc "arrêté de prendre ses médicaments", malgré le danger encouru, se souvient Diana. Son système immunitaire s'est détraqué. Judy s'est considérablement amaigrie, affaiblie.

"Elle avait des plaies sur le corps. Sa peau était rugueuse", raconte, très émue, Diana, rencontrée par l'AFP le jour du décès de son amie, emportée, dit-elle, par la tuberculose, maladie associée au sida.

Judy est l'une des trois prostituées séropositives de Mathare mortes ces derniers mois parce qu'elles ne prenaient plus leur traitement, selon de premières informations recueillies par BHESP. Plusieurs autres auraient succombé, pour les mêmes motifs, dans les bidonvilles voisins, notamment à Korogocho, affirme Diana.

"L'ordre de suspendre les missions, prononcé par l'administration américaine, est pour nous un ordre de tuer" les prostituées, dénonce Daisy Kwala directrice de programme pour BHESP. Cette ONG a dû fermer, en septembre 2025, l'un de ses deux centres financés par USAID.

Le second, dans un immeuble anonyme de Roysambu, une banlieue de Nairobi, fonctionne encore a minima, mais cessera toute activité, faute d'argent, fin septembre.

Sur les 14.500 prostituées traitées dans ces deux cliniques, quelque 12.000 ont disparu des radars de BHESP, dont 2.300 étaient séropositives. Indigentes, incapables - comme Judy - de venir se faire soigner par leurs propres moyens, l'ONG ne sait pas combien sont mortes, gravement malades, ou ont été infectées.

Les nouvelles contaminations ont explosé là où l'aide américaine a disparu.

Au deuxième trimestre 2024, quand Joe Biden était encore à la Maison Blanche, neuf contaminations avaient été détectées pour 6.685 prostituées testées dans le centre de BHESP de Roysambu qui, sur la même période cette année en a recensé 45 parmi 2.439 femmes contrôlées.

Soit une multiplication par 14 du nombre d'infections, à population constante.

A l'inverse, aucune nouvelle contamination n'a été recensée ces deux dernières années dans les deux autres structures de BHESP soutenues par le Fonds mondial contre les maladies infectieuses, selon l'ONG.

Autre problème, alors qu'auparavant les prostituées, suivies régulièrement grâce à l'aide américaine, découvraient leur séropositivité à un stade précoce, elles sont désormais plus avancées dans la maladie quand elles viennent au centre de Roysambu, observe Sharon Lagat, une infirmière de cette structure.

"Elles ont des mycoses buccales, des éruptions cutanées, des symptômes d'infections sexuellement transmissibles", énumère-t-elle, autant de maladies favorisées par l'immunodéficience que cause le VIH.

- "Hors de contrôle" -

"Comme elles viennent tardivement, elles ont davantage transmis le VIH aux clients", regrette l'infirmière. Or "ces clients, ce sont nos maris, nos amis. Au final, le virus va assurément atteindre nos maisons."

Le Programme de sensibilisation des travailleurs du sexe (SWOP), une ONG suivant 45.000 prostituées et prostitués de Nairobi, dont la moitié des cliniques ont fermé avec l'arrêt des fonds américains, a également observé une hausse de 48% des nouvelles infections au premier semestre 2026, par rapport aux six premiers mois de 2024.

Son directeur clinique et de recherche, le Dr Joshua Kimani, dit craindre "un retour à la situation des années 1990", quand les infections étaient "hors de contrôle".

Vétéran d'un combat contre le virus qu'il a démarré en 1992, cet épidémiologiste reconnu se souvient de 1998 comme de sa "pire année". "J'étais devenu le Docteur Mort, raconte-t-il, car je disais au gens de rentrer chez eux, pour y mourir. Je ne veux pas revivre ça."

Et le Dr Kimani d'observer : quand, après les années noires du sida au Kenya, "nous avons commencé à voir un déclin de la charge virale et des morts parmi les travailleurs et travailleuses du sexe, la même chose a suivi dans le reste de la population. Donc, si vous commencez à voir des décès chez les prostituées, cela se reproduira dans toute la communauté."

Dans un tel contexte, toutes les travailleuses du sexe interrogées par l'AFP ont déploré manquer de préservatifs gratuits. Nombre d'entre elles sont trop pauvres pour acheter une boîte de trois, facturée 100 shillings, parfois plus que le prix d'une passe.

Or aujourd'hui, les prostituées séropositives "qui ne reçoivent plus leurs antirétroviraux, qui ne peuvent pas se payer de préservatifs, continuent de travailler, constate Daisy Kwala. Elles continuent de vendre leur corps, six à dix fois par jour."

Jusqu'à ce qu'elles soient trop malades.

Sur le littoral kényan, 14 prostituées ont déjà péri après avoir cessé de prendre leur traitement, estime l'Alliance des travailleuses du sexe de la Côte.

Au moins cinq autres sont mortes dans l'ouest du Kenya, où le taux de prévalence du VIH/sida, parmi les plus hauts du pays, dépassait déjà jusqu'ici les 10% de la population, constate l'Alliance des travailleuses du sexe de Kisumu.

Aucune des 25 cliniques dédiées aux prostituées existant dans quatre comtés de cette région, toutes financées par USAID, n'a survécu, s'insurge sa présidente Dorothy Agalla.

Moins d'un millier des quelque 20.000 y exerçant sont désormais soignées dans des structures publiques, observe-t-elle.

- "Pire époque" -

"Nous vivons la pire époque" concernant la lutte contre le VIH/sida, s'émeut Mme Agalla, "nous retournons en arrière, mais nous ne savons pas où nous allons", alors qu'aux prémices de l'épidémie "nous démarrions (le combat) mais nous avions un but".

Caroline Kemunto, présidente des Survivantes de Busia, ONG de travailleuses du sexe de cette autre région de l'ouest, frontalière avec l'Ouganda, recense de son côté deux mortes parmi ses membres, séropositives et qui ne se soignaient plus.

A Mathare, près de Nairobi, Cecilia Joseph pleure son amie Beatrice. Prostituée comme elle, Beatrice, 43 ans, a cessé de prendre ses antirétroviraux quand les visites des membres de BHESP ont cessé, refusant d'aller en récupérer au dispensaire voisin, pour éviter qu'elle et ses deux enfants ne soient stigmatisés, relate Cecilia Joseph.

"Quand elle a commencé à se dégrader (...), une grosse éruption cutanée est apparue autour de son ventre, ressemblant à une brûlure", se souvient son amie. "Puis les maux de tête sont apparus. Et pouf. Elle était partie."

Beatrice est "morte dans son lit", le 24 août 2025, d'une infection des reins, assure Cecilia Joseph. La soeur de Beatrice, Rosemary l'a suivie un an plus tard. Agée de 29 ans, selon Mme Joseph, elle était également travailleuse du sexe, séropositive et ne prenait plus non plus son traitement du fait des coupes américaines.

Cecilia Joseph supplie le président Trump de "rectifier" les mesures prises par son administration, avant de s'en remettre "à Dieu", afin qu'il "nous apporte ce que nous avions avant". "Nous serions tellement heureuses", souffle-t-elle.

Questionné par l'AFP sur ces décès, le secrétaire adjoint pour l'Afrique de l'administration Trump, Frank Garcia, a préféré s'agacer le 9 septembre lors d'une visite à Nairobi, notamment pour promouvoir l'accord de santé USA/Kenya.

"Je rejette totalement, a-t-il lancé, le récit selon lequel le moindre changement venant du pays le plus généreux au monde en matière de recherche sur le sida, de financement de la lutte contre le sida et de diffusion de méthodes de traitement salvatrices serait d'une quelconque manière responsable de cela."

(A.Berg--BBZ)