Berliner Boersenzeitung - Musk et Amazon visent l’UE

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Musk et Amazon visent l’UE




Depuis plusieurs années, les géants américains de la tech investissent massivement en Europe. Elon Musk a déployé son réseau de satellites Starlink, qui compte plus de 7 800 satellites en orbite pour fournir une connexion internet haut débit jusqu’aux zones les plus reculées. En Ukraine, Starlink est devenu vital : des milliers de terminaux alimentent les communications militaires, les hôpitaux et même les chemins de fer, au point que des analystes parlent d’une « dépendance extrême ». Ce succès commercial, déjà présent dans 125 pays, ouvre à Musk un marché européen considérable, des particuliers aux armées, en passant par les entreprises désireuses d’un accès rapide au cloud.

De son côté, Amazon entend rivaliser avec Starlink. Fin avril 2025, l’entreprise de Jeff Bezos a lancé les 27 premiers satellites de sa constellation Kuiper, prélude à un réseau de 3 236 satellites destiné à fournir une connectivité mondiale. Le groupe espère mettre en service ses premiers clients dès cette année et promet des millions de terminaux à moins de 400 dollars pièce. L’offensive de Kuiper offre à Amazon un levier puissant pour capter le marché européen de l’Internet spatial, sur lequel Starlink s’est installé en pionnier.

Un enjeu de souveraineté numérique
L’ascension de ces constellations américaines inquiète les responsables européens. La guerre en Ukraine a rappelé l’importance des infrastructures de communication : l’Union européenne dépend aujourd’hui de services étrangers pour des capacités vitales. Face à cette situation, Bruxelles a lancé IRIS², un programme de 290 satellites conçu comme l’alternative européenne à Starlink. La Commission espère fournir des premiers services dès 2029. Dans l’intervalle, elle a activé Govsatcom, qui fédère huit satellites de cinq États membres pour des communications gouvernementales sécurisées.
À la tribune de la conférence européenne sur l’espace, le commissaire Andrius Kubilius a exhorté les États à « accélérer » la mise en œuvre d’IRIS² pour réduire la dépendance vis‑à‑vis des opérateurs américains. Cette ambition s’inscrit dans une stratégie plus large de souveraineté numérique, qui vise à développer un cloud et des infrastructures de données contrôlés par des acteurs européens.

L’offensive d’AWS et la souveraineté en question
Amazon ne se contente pas de l’espace. En janvier 2026, sa division Amazon Web Services a inauguré une European Sovereign Cloud à Brandenburg, en Allemagne. Cette infrastructure est physiquement et logiquement séparée des autres régions AWS et sera gérée par une filiale soumise à la réglementation de l’UE. L’entreprise prévoit d’y investir 7,8 milliards d’euros d’ici à 2040 et de créer des milliers d’emplois. Ces annonces répondent aux préoccupations des décideurs européens en matière de protection des données, mais elles soulignent aussi à quel point le continent reste dépendant des « hyperscalers » américains.

Régulation et tensions
Cette dépendance alimente un bras de fer entre Bruxelles et les géants technologiques. L’Union européenne a adopté le Digital Markets Act et le Digital Services Act, qui imposent de nouvelles obligations aux plateformes dites « gatekeepers ». En février 2026, la France a perquisitionné les bureaux de X, le réseau social d’Elon Musk, dans une enquête sur la conformité aux règles de contenus et l’UE a infligé une amende de 120 millions d’euros pour non‑respect du DSA. En Allemagne, l’office fédéral de la concurrence a interdit à Amazon d’imposer des plafonds de prix aux commerçants de sa marketplace et lui réclame 59 millions d’euros d’avantages indûment acquis. Ces actions marquent la volonté des autorités européennes de reprendre la main sur leur marché numérique et d’assurer une concurrence équitable.

Une Europe tiraillée entre pragmatisme et indépendance
La réalité oblige néanmoins les États européens à composer avec ces mastodontes. Les satellites de Starlink sont aujourd’hui irremplaçables pour la connectivité en temps de guerre ou pour les zones rurales, et les experts estiment que le risque de défaillance justifie une diversification plutôt qu’une rupture. De même, l’ouverture d’un cloud souverain par Amazon peut contribuer à rapprocher les données des utilisateurs et à respecter les normes européennes, même si elle ne règle pas tous les enjeux de contrôle et de dépendance.
Face à l’arrivée de Kuiper et à l’omniprésence de Starlink, l’Union européenne devra accélérer ses propres programmes et soutenir des acteurs comme Eutelsat ou les initiatives publiques‑privées. Elle devra également poursuivre ses actions antitrust pour garantir un marché numérique ouvert et se prémunir contre un quasi‑monopole américain. La bataille pour la souveraineté technologique ne fait que commencer, et l’Europe devra concilier son besoin d’innovation avec la protection de ses intérêts stratégiques.