Berliner Boersenzeitung - Impossible d'oublier: un an après la prise de Marioupol, une rescapée se souvient

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Impossible d'oublier: un an après la prise de Marioupol, une rescapée se souvient
Impossible d'oublier: un an après la prise de Marioupol, une rescapée se souvient / Photo: Alexander NEMENOV - AFP

Impossible d'oublier: un an après la prise de Marioupol, une rescapée se souvient

Cent jours en enfer. Aliona a survécu avec ses deux enfants et son mari au siège de la ville ukrainienne de Marioupol par l'armée russe. Un an après, celle qui a choisi de refaire sa vie en Russie reste hantée par les visions d'horreur.

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La jeune mère de 35 ans parle au présent quand elle se remémore les dizaines de cadavres enterrés dans les cours d'immeubles ou jonchant les trottoirs de cette cité portuaire du sud-est de l'Ukraine que Moscou a achevé de conquérir le 20 mai 2022, au prix d'importantes destructions.

"L'odeur et ces images, ces ventres (de morts) gonflés, tu ne les oublies jamais. Ma fille, surtout. Elle voit un chien qui mange un cadavre. Elle me demande: +Maman, que se passe-t-il ? Pourquoi un chien mange un homme ?+ Et je ne sais toujours pas quoi lui répondre", dit Aliona en sanglotant.

Elle reçoit l'AFP dans un appartement dans la banlieue de Moscou où elle vit avec son mari et leurs deux enfants en bas âge.

Tous sont des miraculés du carnage. Aliona pleure, rit et parle beaucoup.

Elle préfère s'exprimer anonymement, sans donner son nom de famille, car elle craint des ennuis si des Ukrainiens apprennent qu'elle a décidé de rester en Russie.

Aliona et sa famille vivaient dans un immeuble du nord de Marioupol lorsque des centaines de milliers de civils, comme elle, se sont retrouvés piégés par l'offensive du 24 février 2022 ordonnée par Vladimir Poutine.

Pendant deux mois, la ville encerclée est soumise à un déluge de bombes. Les habitants se terrent dans les caves, sans eau, électricité ou chauffage, par des températures glaciales, sans réseau, coupés du monde.

Aliona entendait les cris des blessés. "Mais on ne pouvait rien faire, on ne pouvait pas sortir des caves, on aurait été déchiquetés."

Elle dit n'avoir "pas pleuré une seule fois" devant ses enfants. "J'étais une louve, une dame de fer. Mais, pendant la nuit, je hurlais à mort, à quatre pattes. Je hurlais tellement c'était horrible, on voulait vivre."

- "Nous sommes vivants !" -

Entre début mars et fin avril 2022, elle a vécu une "vie des cavernes" dans une cave avec une soixantaine d'enfants. Parfois, des habitants sortaient chercher des vivres. Certains ne revenaient pas.

Aliona, croyante orthodoxe, s'accroche en répétant des passages du Psaume 90: "Je dis à l'Eternel: +Tu es mon refuge et ma forteresse+."

En mai, alors que les derniers défenseurs ukrainiens sont retranchés dans l'usine Azovstal, elle parvient à contacter sa mère, Viktoria, qui vit alors à Bakhmout, une ville de l'est de l'Ukraine aujourd'hui anéantie par les combats.

"Ils m'ont dit: +Nous sommes vivants ! Nous sommes vivants !+ (...) C'est comme si un poids était tombé de mes épaules", raconte Viktoria, qui a depuis rejoint sa fille à Moscou.

Avec son téléphone, Aliona a filmé depuis sa fenêtre les premiers bombardements, les immeubles éventrés. Elle a filmé ses enfants qui jouent non loin de petites croix signalant des tombes improvisées.

Le 4 juin 2022, cent jours après le début de l'offensive russe, Aliona et sa famille partent pour la Russie. Elle passe plusieurs barrages de "filtration" pendant lesquels son mari est fouillé par des soldats russes.

Elle dit que sa famille n'a pris parti pour aucun camp et a passé cette "filtration" sans problème. Kiev accuse Moscou de violences, voire d'exécutions lors de ces "filtrations". La Russie dément.

- "Abandonnée" -

Quand on lui demande qui porte la responsabilité du martyre de Marioupol, Aliona esquive avec prudence: "Nous n'avons pas accès aux informations de nos dirigeants."

Mais elle reproche au gouvernement ukrainien de n'avoir pas évacué sa famille: "Mon armée ne m'a pas sauvée, mon pays m'a abandonnée."

Maintenant, elle veut se reconstruire à Moscou. Son mari a trouvé un travail d'électricien. Aliona, qui s'exprime en russe, dit partager la mentalité, la religion et la langue des Russes.

Selon un décompte de l'ONU datant d'octobre 2022, plus de 2,8 millions de réfugiés ukrainiens sont allés en Russie. Beaucoup ont ensuite gagné l'Union européenne, mais d'autres sont restés.

Natalia Mitioucheva, 41 ans, employée de l'ONG Mayak.fund, qui a fourni une aide humanitaire, juridique et psychologique à Aliona, affirme que beaucoup de réfugiés ukrainiens, surtout les familles, restent en Russie, car il est "plus facile pour eux de s'y adapter", malgré "l'aide minimale" fournie par l'Etat.

Les survivants de Marioupol sont souvent les plus traumatisés.

Les combats ont commencé "quand ils allaient au travail, à l'école, ils ne croyaient pas ce qui se passait. Pour eux, ce fut choc extraordinaire", explique Mme Mitioucheva.

Aujourd'hui, Aliona a toujours peur. Quand des pétards ont explosé dans son quartier à Moscou lors du Nouvel an, elle s'est retrouvée soudain replongée dans le cauchemar de Marioupol. "J'ai fait ma valise avec les enfants, je voulais partir", dit-elle. "Je ne croyais pas que c'étaient des pétards."

(H.Schneide--BBZ)