Berliner Boersenzeitung - Les pêcheurs sénégalais accablés face "au pillage" de leurs ressources

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Les pêcheurs sénégalais accablés face "au pillage" de leurs ressources
Les pêcheurs sénégalais accablés face "au pillage" de leurs ressources / Photo: PATRICK MEINHARDT - AFP

Les pêcheurs sénégalais accablés face "au pillage" de leurs ressources

Quand le poisson a commencé à disparaître des côtes sénégalaises, Ibrahima Mar a d'abord perdu son moyen de subsistance, puis son propre fils, et avec eux, tout un mode de vie qui faisait vivre sa famille depuis des générations.

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La pêche industrielle et illégale a contribué, entre autres facteurs, au déclin des ressources halieutiques dans la région, privant ce pays ouest-africain d'un revenu et d'une source nutritive essentiels.

"Le poisson se fait de plus en plus piller", explique à l'AFP ce pêcheur de 55 ans.

Depuis son village de pêcheurs à Rufisque, en banlieue de Dakar, Ibrahima raconte que tout le poisson "est pris sur notre passage. Donc, il n'y a plus d'espoir..."

Les chalutiers de fond et les navires industriels, qui battent généralement pavillon sénégalais mais dont il est difficile de déterminer la véritable nationalité des armateurs, expédient leurs prises à l'étranger.

"Si vous creusez un peu, la propriété effective" des bateaux dans les eaux sénégalaises revient à des Espagnols, des Italiens, des Français, des Chinois ou des Turcs, entre autres, explique à l'AFP Bassirou Diarra, responsable pour le Sénégal de la Fondation pour la Justice Environnementale (EJF).

"Non seulement le poisson manque pour le marché du Sénégal, pour la sécurité alimentaire, mais l'argent qui doit revenir pour l'économie nationale, là aussi ne revient pas", souligne ce militant.

Les pratiques illégales incluent selon lui la pêche en zone interdite, l'usage de filets non réglementaires ou encore le non-respect des aires marines protégées.

- Effondrement -

Un rapport de l'EJF de 2025 souligne que 57% des groupes de poissons exploités au Sénégal sont en situation d'effondrement.

Face à la disparition des ressources, de plus en plus de pêcheurs tentent clandestinement la périlleuse route migratoire atlantique vers l'Europe.

Parmi eux, deux des fils d'Ibrahima Mar.

Le premier a réussi la traversée. Quelques années plus tard, son cadet, alors âgé d'environ 17 ans, a appelé son père: il se trouvait dans une pirogue de 140 personnes en route vers l'Espagne.

La famille a attendu des nouvelles pendant des jours, puis des semaines. Il n'est jamais réapparu.

Sur les 700 kilomètres de côte sénégalaise, les pirogues de bois bariolées omniprésentes témoignent d'une activité essentielle: plus de 82.000 personnes travaillent dans la pêche, soit environ 2% de la population active, selon le dernier recensement.

"Ce qu'une pirogue pêchait avant en deux mois, actuellement cette pirogue peut pêcher pendant plus de 6 à 7 mois pour avoir ce même tonnage", se lamente Mamadou Diouf Sène, président de la Commission des recettes du quai de pêche de Rufisque.

Du charretier au vendeur de glace, en passant par la mareyeuse et la transformatrice, une multitude de professions dépendent du secteur.

Sur le quai, Fatou Seck, poissonnière de 39 ans, propose dorades, carpes blanches et mulets.

"Les temps sont vraiment durs", confie à l'AFP cette mère de 6 enfants. Pour "beaucoup d'entre nous (...) ce travail est notre seule source de revenu pour nourrir nos enfants."

L'augmentation du nombre de pêcheurs artisanaux, attirés par une profession qui requiert peu de formation, a également contribué au déclin de la ressource halieutique. Les estimations du nombre de pirogues varient entre 12.000 et 19.000.

A cela s'ajoute le changement climatique qui pousse les petits poissons pélagiques d'Afrique de l'Ouest – des espèces de petite taille, vivant souvent en bancs, qui sont traditionnellement pêchées par les Sénégalais – à se déplacer vers le nord.

- "Far West" -

Les stocks de poissons sont en déclin depuis une quarantaine d'années, mais les pêcheurs artisanaux ont vraiment pris conscience du problème lorsque les petits pélagiques, comme la sardinelle et le chinchard, ont commencé à disparaître il y a une quinzaine d'années.

L'idée que le Sénégal doive un jour importer du poisson, produit identitaire et ressource naturelle majeure, "est catastrophique", s'affole Ibrahima Mar.

Cheikh Salla Ndiaye de la Direction de la Protection et de la Surveillance des Pêches estime que la surveillance en mer est "très difficile", ajoutant que l'agence se fait aider par la marine et l'armée de l'air.

Ibrahima a récemment embarqué à bord d'un navire de Greenpeace avec quatre autres pêcheurs afin d'apprendre à mieux repérer et dénoncer la pêche illégale.

"Auparavant, on comparait la haute mer au Far West, car il était impossible de savoir ce qui s'y passait vraiment", raconte à l'AFP Sophie Cooke, analyste spécialisée dans les navires de pêche chez Greenpeace, depuis le pont du bateau.

Mais de nouvelles technologies, notamment les dispositifs de localisation et les radars satellitaires, voire les smartphones que les pêcheurs peuvent utiliser pour prendre des photos et localiser précisément les bateaux, sont en train de changer la donne, ajoute-t-elle.

Ce sont des outils qu'Ibrahima Mar compte introduire dans sa communauté.

Ses deux fils pêcheurs ayant désormais quitté la maison, l'un en Espagne et l'autre emporté par la mer, le déclin du poisson est pour lui une tragédie intime autant qu'économique.

Quant à son troisième fils, il a décidé de l'inscrire dans un centre de formation: "Il est en train d'apprendre la soudure métallique."

(A.Berg--BBZ)