Berliner Boersenzeitung - Sauver le chêne, roi des forêts françaises: une mission et un testament

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Sauver le chêne, roi des forêts françaises: une mission et un testament
Sauver le chêne, roi des forêts françaises: une mission et un testament / Photo: THIERRY ZOCCOLAN - AFP/Archives

Sauver le chêne, roi des forêts françaises: une mission et un testament

Une "mission" autant qu'une "lettre aux descendants": dans la chênaie de Tronçais, une des plus belles d'Europe et aussi une des plus touchées par le changement climatique, l'Office national de la forêt (ONF) tente le sauvetage du siècle.

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Au coeur de cette forêt de plus de 10.000 hectares, dont les chênes donnent depuis des siècles les fûts de cognac d'exception ou la charpente de cathédrales, un arbre se tient encore debout, ignorant qu'il est "presque déjà mort", explique Corentin Gervais, technicien forestier de l'ONF.

Ce chêne sessile a encaissé trop de coups. Il a eu trop soif, trop chaud, s'est affolé, a gaspillé ses dernières forces dans des repousses vouées à l'échec. Son houppier (sommet) est totalement dégarni, il a perdu trop de branches.

"L'an prochain, il ne sera plus là", tranche le forestier, désignant par contraste son voisin, centenaire comme lui, qui "devrait s'en sortir", avec son sommet constellé de jeunes branchettes serties de bourgeons printaniers.

Le chêne, roi d'une forêt française majoritairement composée de feuillus et qui représente à lui-seul 81% du peuplement de Tronçais, traverse une crise majeure.

- Le hêtre, premier touché -

La récolte de bois dépérissant est passée de 1.000 m3 à 24.000 m3 par an depuis 2020 à Tronçais. L'ONF estime que 70% des peuplements de chênes et de hêtres y sont aujourd'hui en situation de vulnérabilité.

Plus que d'autres chênaies, celle-ci a subi de plein fouet une succession de sécheresses entre 2018 et 2020, accentuées par des périodes de fortes chaleurs, puis en 2023.

"Ca a commencé par le hêtre (environ 10% des peuplements)", raconte Samuel Autissier, directeur de l'agence ONF du Berry-Bourbonnais, qui gère les forêts domaniales de l'Allier. Cet arbre, qui grandit sous le chêne, permet à ce dernier d'avoir "la tête au soleil et les pieds à l'ombre", ce qui favorise un tronc puissant et la finesse du grain du bois.

La mort du hêtre expose en pleine lumière le chêne, le déstabilise. "Quand au 13 octobre 2023, il faisait 36°C au sol à Tronçais, sur la canopée, on est monté à plus de 40°C. On a eu des phénomènes d'embolie, avec des bulles d'air dans les vaisseaux empêchant la sève de circuler", relate le forestier. Potentiellement fatal pour un arbre qui boit "200 litres d'eau par jour".

"On a des arbres qui sont morts en trois semaines, on n'avait jamais vu ça", se souvient Loïc Nicolas, responsable du service forêt sur ce territoire. "On a connu des sécheresses, comme en 1976, avec des coins de France qui ont souffert. Mais ce qui fait peur, c'est que là, c'est généralisé à toute la forêt", souffle-t-il.

A Tronçais, les plus vieux chênes sessiles, dont nombre sont nés au "petit âge glaciaire" de la fin du XVIIIe siècle, peinent à s'adapter. Passé la sidération, dès 2020, la riposte se met en marche.

L'ONF lance des "îlots d'avenir" où sont testées sur deux hectares des essences plus prometteuses avec 4°C de plus qu'à l'ère pré-industrielle: séquoia, pin maritime, cèdre de l'Atlas mais aussi d'autres chênes, vert ou liège.

"On teste une quinzaine d'espèces pour que les forestiers de 2100 aient une base de travail. C'est notre lettre aux descendants", dit Samuel Autissier.

- Coup de pouce -

Au côté de ces îlots, la gestion forestière consiste notamment à favoriser le renouvellement de la chênaie: la moitié de la forêt se régénère naturellement, mais ailleurs, l'ONF donne "un coup de pouce".

Ainsi, une parcelle de chênes sessiles est enrichie de chênes pubescents, qui captent mieux l'humidité de l'air grâce aux poils sous leurs feuilles, ou de chênes verts, peu valorisés commercialement mais qui résistent bien au feu et pourraient remplacer le hêtre comme compagnon. Les plants sont géoréférencés et surveillés.

"On introduit de la diversité, on compte aussi sur la capacité du chêne sessile à évoluer: 80% du pollen qui féconde les fleurs femelles vient de l'extérieur de la parcelle. Ce brassage génétique renforce les chances de survie", explique Samuel Autissier.

Jeudi, le 100.000e arbre a été planté à Tronçais: Lou, six ans, a porté un jeune chêne vert dans sa nouvelle demeure, accompagnée d'une petite troupe d'élèves d'écoles voisines.

(K.Müller--BBZ)