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Face aux ruines fumantes, dans un nuage de poussière, Tetiana Iakovlieva ignorait encore le sort de ses deux filles, ensevelies sous les décombres de leur appartement pulvérisé par un missile russe. Mais elle s’accrochait à l’espoir de les retrouver en vie.
Devant les restes de l’immeuble de neuf étages, réduit à un enchevêtrement de ferraille et de béton, elle a attendu des heures durant les opérations de sauvetage, guettant le moindre signe de vie.
Véra, 12 ans, et Lioubava, 17 ans, ont finalement été retrouvées mortes.
"C’est si douloureux... Ces mots ne signifient rien tant qu’on ne l’a pas vécu soi-même", confiait-elle, sous le choc, à une équipe de télévision ukrainienne.
Une nouvelle tragédie pour Tetiana, trois ans après avoir enterré leur père, tué en combattant les forces russes en Ukraine.
Comme les deux jeunes filles, 24 personnes, dont une autre mineure, ont perdu la vie dans la nuit du mercredi 13 au jeudi 14 mai, dans l'attaque la plus meurtrière de l'année sur la capitale ukrainienne.
Cette nuit-là, 675 drones et 56 missiles russes se sont abattus sur l'Ukraine.
- Douleur "inexprimable" -
Tetiana Iakovlieva se balance doucement d’avant en arrière, sans quitter des yeux les cercueils de ses enfants, dans le monastère Saint-Michel-au-Dôme-d’Or de Kiev.
Autour d'elle, des proches en larmes s'enlacent, présents pour faire un dernier adieu aux deux jeunes filles à l'occasion de leurs funérailles mardi, cinq jours après l'attaque.
"Aucun mot de compassion ne peut apaiser cette douleur de la perte, ce fardeau d’une grande souffrance, lorsqu’on doit enterrer des jeunes", lance le prêtre orthodoxe dont la voix résonne sous les dorures du monastère.
"Ce n’est pas seulement une tragédie pour votre famille, c’est une tragédie pour tout notre Etat ukrainien aujourd’hui".
Au moment de l'oraison funèbre, les sirènes d'alerte aérienne retentissent de nouveau, leur son aigu rythmant le quotidien des Ukrainiens depuis plus de quatre ans.
"Il est difficile de dire quoi que ce soit quand des enfants sont tués. Surtout quand ils dormaient", témoigne Natalia, dont le mari est mort sur le champ de bataille aux côtés du père des adolescentes. "C’est de la barbarie".
Olga, une proche de la famille qui donnait des cours de dessin à Lioubava, décrit une enfant talentueuse et consciencieuse, "un véritable ange".
"C’est pour ça que je ressens une douleur inexprimable, parce que cette enfant était vraiment particulière", regrette-t-elle.
Selon le ministre de l'Intérieur Igor Klymenko, un missile de croisière russe Kh-101 a probablement explosé au rez-de-chaussée de l'immeuble où vivaient les jeunes filles, entraînant la rupture des fondations et l'effondrement des étages les uns sur les autres.
L'AFP avait vu sur place les secouristes évacuer morts et blessés sur des brancards, tandis que des passants, dont des camarades de classe des deux sœurs, tentaient d’identifier les victimes.
- 704 enfants tués -
Quelques heures après les frappes, le président ukrainien Volodymyr Zelensky avait dénoncé une Russie qui "détruit délibérément des vies" et appelé ses alliés à accroître la pression sur Moscou.
Le Kremlin assure, quant à lui, viser des installations militaires et nie cibler des civils.
Véra et Lioubava figurent désormais parmi les au moins 704 enfants tués en Ukraine depuis février 2022, date du déclenchement de l'invasion russe.
Des milliers d’autres ont été blessés ou portés disparus, selon la police.
A la fin de l’oraison, le prêtre a appelé les proches à se persuader que Véra et Lioubava, dont les prénoms signifient "foi" et "amour", se trouvent désormais dans un endroit meilleur.
"Un lieu où il n’y a ni guerre, ni douleur, ni chagrin, ni souffrance, ni soupirs mais une vie éternelle bienheureuse", a-t-il conclu, avant que la procession ne se rende au cimetière.
(K.Lüdke--BBZ)