Berliner Boersenzeitung - Île artificielle du Vietnam

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Île artificielle du Vietnam




Au cours des dernières années, le Vietnam est passé d’un acteur discret à l’un des pays les plus actifs dans la transformation physique de la mer de Chine méridionale. Cette nation d’Asie du Sud-Est, qui dépend fortement du commerce maritime, a lancé un ambitieux programme de construction d’îles artificielles dans l’archipel des Spratleys. Cette mer est une artère économique par laquelle transitent des billions de dollars de marchandises chaque année et possède d’importantes réserves de gaz et de pétrole. De plus, six pays revendiquent des parties de ces eaux, ce qui fait de la zone l’un des foyers géopolitiques les plus délicats de la planète.

Une réponse défensive à l’expansion chinoise
La principale motivation du gouvernement vietnamien a été de répondre à la construction massive de bases par la Chine entre 2013 et 2018. Alors que Pékin érigeait d’immenses complexes militaires sur des récifs comme Fiery Cross, Subi et Mischief, le Vietnam, jusqu’en 2021, ne possédait que onze petites îles fortifiées et quelques casemates en béton. Selon des analystes, la rapidité avec laquelle la Chine a transformé des récifs en bases aériennes équipées de radars et de missiles a persuadé Hanoï qu’il fallait empêcher que ses propres récifs soient occupés ou bloqués.

Craignant de se retrouver sans défense face à un blocus similaire à celui que la Chine impose aux Philippines sur le deuxième banc Thomas, le Vietnam a décidé d’étendre les zones qu’il contrôle déjà. À partir de 2022, la superficie récupérée a explosé : en seulement sept mois, il a créé plus de terres que durant les deux années précédentes. Des rapports de centres d’études indiquent qu’en mars 2025, le Vietnam avait récupéré environ 70 % de la superficie créée par la Chine et que des travaux sur huit récifs supplémentaires pourraient lui permettre de rejoindre, voire de dépasser, l’ampleur des projets chinois.

Raisons stratégiques et économiques
Près de 90 % des exportations vietnamiennes transitent par les routes de la mer de Chine méridionale. Maintenir ces routes ouvertes et protéger la zone économique exclusive est essentiel pour l’économie et la sécurité. Les nouvelles îles servent de postes de surveillance, de ports et de pistes d’atterrissage, permettant à la garde côtière et à la marine de patrouiller plus souvent et de se réapprovisionner sans retourner sur le continent. La construction d’une piste de 2 400 mètres sur le récif Barque Canada, par exemple, a mis fin à la limitation de ne disposer que d’une piste courte sur l’île Spratley.

Dissuasion militaire et leçons du passé
Après l’incident de Gạc Ma en 1988, où 64 marins vietnamiens ont perdu la vie en défendant un récif, les autorités ont compris l’importance de ne pas laisser des îles inoccupées. Depuis, la stratégie associe diplomatie et présence physique robuste. Les nouvelles îles comprennent des quais renforcés, des dépôts de munitions protégés par des murs de béton et des batteries antiaériennes. Des experts estiment que ces postes fortifiés sont un moyen de dissuasion : ils montrent à la Chine que l’occupation de territoires dépeuplés ne se fera pas sans riposte.

Accès aux ressources naturelles
Le sous-sol de la mer de Chine méridionale contient des réserves potentielles d’hydrocarbures évaluées en billions de dollars. Un des objectifs vietnamiens est de protéger des zones comme le banc Vanguard, en bordure du plateau continental, où l’on pense que d’importants gisements de pétrole et de gaz existent. L’extension de la base sur le récif Thuyen Chai — situé à environ 80 milles nautiques du banc pétrolier — est interprétée comme une tentative de sécuriser un avant‑poste pour surveiller et empêcher les incursions.

Développement économique intégré
La stratégie vietnamienne ne se limite pas au domaine militaire. Depuis 2007, le Parti communiste promeut une économie maritime intégrée qui comprend le développement des zones côtières, des plateaux continentaux et de 27 formations en mer. L’objectif est que le secteur maritime contribue à plus de la moitié du produit intérieur brut national. Des chercheurs indiquent que nombre d’îles artificielles incluent des infrastructures civiles comme des entrepôts frigorifiques pour les produits de la mer, des fermes, des zones habitées et même de petits potagers pour approvisionner les détachements.

Critiques et défis environnementaux
Les travaux vietnamiens ont provoqué des frictions avec d’autres pays de la région. La Malaisie a protesté officiellement contre la construction d’une piste d’atterrissage sur le récif Barque Canada et les Philippines ont annoncé qu’elles surveilleraient de près les travaux d’expansion. Même si l’Association des nations de l’Asie du Sud‑Est cherche à maintenir le statu quo aux Spratleys, des experts admettent qu’il est difficile d’arrêter le Vietnam parce que la Chine et d’autres pays ont également procédé à des revendications similaires.

Impact écologique et projets touristiques
Toutes les îles artificielles vietnamiennes ne sont pas destinées à des fins militaires. Des entreprises privées ont entrepris des projets de remblai pour créer des centres touristiques. Sur l’île de Cát Bà, au nord‑est du pays, un conglomérat a remblayé 50 hectares de nouvelle terre dans la baie de Lan Hạ entre 2024 et 2025 pour y construire des gratte‑ciel, des villas de luxe et des plages artificielles. Les autorités locales espèrent accueillir plus de quatre millions de visiteurs par an après l’expansion. Cependant, des biologistes et des habitants affirment que ces travaux menacent des espèces endémiques — comme les langurs à tête dorée — et perturbent l’équilibre écologique de la baie. Des études universitaires avertissent que le remblaiement de baies et d’estuaires réduit la capacité de filtration de l’eau, augmente la turbidité et favorise les inondations et les affaissements. De plus, des pêcheurs locaux dénoncent des restrictions d’accès et la diminution de leur moyen de subsistance.

Risques climatiques et enfoncement du terrain
L’élévation de plages et de plateformes à l’aide de sable transporté comporte des risques. Des géologues soulignent que les terrains gagnés sur la mer sont plus sujets aux affaissements et, à long terme, à la montée du niveau de la mer et aux phénomènes météorologiques extrêmes. Le processus de remblai nécessite d’énormes quantités de sable, dont l’extraction provoque l’érosion d’autres zones côtières et perturbe les écosystèmes marins.

Diplomatie et équilibre géopolitique
Le Vietnam a tenté de combiner ses ambitions maritimes avec une politique étrangère équilibrée. Tandis qu’il étend ses bases dans les Spratleys, il multiplie les rencontres de haut niveau avec la Chine et, en même temps, renforce la coopération militaire avec les États‑Unis, le Japon et d’autres partenaires. Cette double voie vise à montrer une volonté de dialogue, à réduire la possibilité d’une confrontation ouverte et à signaler qu’il existe des alliances prêtes à soutenir Hanoï en cas de pression excessive.

Conclusion
La création d’îles artificielles par le Vietnam est une stratégie multifacette. Elle répond à la nécessité de protéger sa souveraineté et son économie, de dissuader les agressions et de garantir l’accès aux ressources naturelles. En même temps, elle vise à stimuler l’économie maritime et le tourisme. Cette dynamique, toutefois, s’accompagne de tensions diplomatiques, d’interrogations environnementales et de défis sociaux. À mesure que le Vietnam continue d’agrandir ses îles et ses ports, la communauté internationale observe attentivement si la nation parviendra à concilier ses ambitions géopolitiques avec la préservation de l’environnement et le bien‑être de ses voisins et de ses citoyens.