Berliner Boersenzeitung - L’onde d’une crise mondiale

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L’onde d’une crise mondiale




La question de savoir d’où viendra la prochaine grande crise mondiale taraude les observateurs. Plusieurs signaux convergent aujourd’hui vers un risque qui ne viendrait ni des marchés boursiers, ni d’une bulle immobilière classique, mais de ressources vitales et de tensions géopolitiques. Une pénurie d’eau à grande échelle, une crise alimentaire amplifiée par les extrêmes climatiques et un choc énergétique venu du Moyen‑Orient s’entrelacent avec une fragilité financière accrue.

Des études internationales indiquent que près des trois quarts des zones soumises à la sécheresse risquent de connaître des pénuries d’eau extrêmes d’ici la fin du siècle, et qu’un tiers de ces régions pourraient être frappées dès cette décennie. Des villes du bassin méditerranéen, d’Afrique australe et de grandes régions des États‑Unis sont identifiées comme particulièrement vulnérables. Le phénomène du « jour zéro », déjà expérimenté au Cap ou à Chennai lorsque les robinets ont cessé de couler, n’est plus de la science‑fiction. L’eau est décrite comme le « pilier invisible de notre économie », car la pénurie, la pollution ou les inondations ont un impact direct sur l’inflation, la rentabilité des entreprises et les dépenses publiques. Les sécheresses et les crues accentuent les pressions sur les prix alimentaires en perturbant les chaînes d’approvisionnement, tandis que l’assurabilité de certains risques climatiques devient incertaine.

Cette rareté de l’eau se double d’une crise alimentaire imminente. Sous l’effet des épisodes de chaleur extrême et du retour d’un super El Niño, la chute des rendements agricoles pourrait devenir structurelle. Selon des projections humanitaires, environ 318 millions de personnes risquent de se retrouver en situation d’insécurité alimentaire aiguë l’an prochain, soit plus du double du niveau observé il y a quelques années. Les baisses de rendement commencent dès 30 °C pour la plupart des cultures emblématiques et les vagues de chaleur perturbent également la reproduction des plantes et des insectes pollinisateurs. L’élévation de la température favorise, en parallèle, la propagation de bactéries et de champignons, et menace les élevages et les pêcheries. Dans certaines régions d’Asie, des pics à 50 °C mettent déjà en péril la production de riz, aliment de base pour des centaines de millions de personnes. Face à ces tensions, des agences humanitaires préviennent qu’elles devront prioriser leur aide faute de financements suffisants.

La fermeture presque totale du détroit d’Ormuz depuis la fin de l’hiver dernier illustre un autre risque. Plus de quatre‑vingt pays ont dû adopter des mesures pour amortir la flambée des prix du pétrole et du gaz due à la suspension des flux énergétiques transitant par ce passage stratégique. En Europe, des gouvernements ont réduit temporairement les taxes sur les carburants ou instauré des plafonds de hausse des prix. Aux États‑Unis, l’idée de suspendre pour la première fois depuis soixante‑dix ans les taxes fédérales sur l’essence a émergé. Dans les économies asiatiques, davantage exposées aux exportations énergétiques du Golfe, les marges de manœuvre budgétaires limitées ont conduit à des mesures de sobriété, comme la limitation des déplacements ou l’accélération des biocarburants. Cette crise énergétique révèle aussi un déséquilibre : les pays riches disposent de mécanismes de protection, tandis que de nombreux pays en développement n’ont d’autre choix que de réduire leur consommation.

Au‑delà du choc énergétique, la guerre en Iran et les tensions régionales ravivent les inquiétudes sur la stabilité financière. Les marchés ont jusqu’ici absorbé l’onde de choc, mais les hausses de prix des actifs énergétiques ont déjà provoqué un resserrement des conditions financières. Les niveaux élevés d’endettement public et l’essor du crédit privé accentuent les vulnérabilités. Les organismes de surveillance soulignent que la remontée des taux d’intérêt et la volatilité accrue pourraient entraîner des ventes forcées d’actifs, en particulier dans les segments non bancaires du secteur financier, et alimenter une spirale baissière. Les valorisations élevées de la technologie, gonflées par des investissements massifs dans l’infrastructure de l’intelligence artificielle, dépendent largement des promesses de capitaux étrangers en provenance du Golfe, d’Asie et d’Europe. La révision de ces engagements, sous l’effet de contraintes budgétaires et de priorités nationales, pourrait provoquer un re‑pricing brutal des actifs et un resserrement du financement privé.

Ces différents fronts se conjuguent et créent une vulnérabilité systémique. La pénurie d’eau peut déclencher des mouvements migratoires et des conflits locaux, accentuant la pression sur les États. La crise alimentaire fragilise la stabilité sociale, accroît les risques d’émeutes et érode la confiance dans les institutions. La crise énergétique aggrave l’inflation et érode le pouvoir d’achat, pesant sur la croissance. Quant au système financier, il paraît moins apte à absorber un nouveau choc d’ampleur, tant il est exposé aux dettes accumulées et à des promesses de financement incertaines. La prochaine crise mondiale pourrait donc venir de l’intersection de ces phénomènes — un « triangle des vulnérabilités » où l’eau, l’alimentation et l’énergie se croisent sur fond de tensions géopolitiques et de fragilité financière. Face à ces menaces, la coopération internationale, la diversification des sources d’approvisionnement, l’investissement dans les infrastructures hydriques et la transition énergétique ne sont plus des options, mais des nécessités.