Berliner Boersenzeitung - Arnaques, arrêt de soins, intoxications: la face sombre des "médecines douces"

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Arnaques, arrêt de soins, intoxications: la face sombre des "médecines douces"
Arnaques, arrêt de soins, intoxications: la face sombre des "médecines douces" / Photo: JEAN-PIERRE MULLER - AFP/Archives

Arnaques, arrêt de soins, intoxications: la face sombre des "médecines douces"

Naturopathie, hypnose, iridologie: les "médecines douces" ou "alternatives" séduisent de plus en plus de Français. Au-delà des cas médiatiques des "gourous 2.0" comme le crudivoriste Thierry Casasnovas, des dérives plus banales mais aussi bien plus fréquentes inquiètent autorités et médecins.

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Publicité mensongère, pratiques commerciales trompeuses, exercice illégal de la médecine: toutes disciplines confondues, la majorité des professionnels des "pratiques de soins non conventionnelles" (PSNC) contrôlés en 2021 par la répression des fraudes présentaient des "anomalies".

Pour l'ex-naturopathe Sohan Tricoire, rien d'étonnant "quand on sait que certains s'achètent une formation à 60 euros en ligne et peuvent mettre une plaque".

Sur sa chaîne YouTube notamment, elle met en garde contre les arnaques, mais aussi les dangers de la naturopathie, qu'elle a exercée pendant quatre ans. Elle donne aussi la parole à des "victimes" des médecines douces, parmi lesquelles Jenny Pautet, étudiante de 23 ans.

Contactée par l'AFP, Jenny raconte comment un simple jus de légumes, préparé par sa mère adepte de "tout un tas de médecines parallèles, et notamment du crudivorisme", a failli la tuer: "j'ai fini à l'hôpital car il se trouve que j'étais allergique au radis noir", raconte la jeune femme. Une hospitalisation salvatrice, selon elle: au moment de cette crise elle ne pesait que 39 kilos et était totalement affaiblie par ce régime qui consiste à se nourrir exclusivement d'aliments crus. Thierry Casasnovas, son principal promoteur en France, a été mis en examen en mars pour exercice illégal de la médecine notamment.

Depuis ses 13 ans et le diagnostic d'une maladie auto-immune, le lupus, Jenny a été contrainte d'expérimenter les régimes alimentaires extrêmes que sa mère définissait en s'inspirant de vidéos sur internet, de consulter un magnétiseur, un herboriste et un sophrologue. "Ma mère s'est dit qu'elle allait me soigner elle-même", raconte la jeune femme.

Chaque jour, l'Ordre des médecins est alerté par des dérives thérapeutiques concernant ces PSNC et a recensé 1.700 signalements en 2022, un phénomène "exponentiel depuis la crise Covid", explique une de ses responsables, le Dr Claire Siret.

Dans un rapport publié mardi, l'Ordre estime qu'il est "nécessaire de faire le tri entre des pratiques dangereuses pour la santé des patients et celles qui peuvent présenter un intérêt dans l'accompagnement du malade, et les restreindre au seul domaine du bien-être".

Car toutes ces "thérapies" - l'OMS en répertorie 400 - ont un point commun: leur efficacité n'a pas été validée scientifiquement. Et les actes de mésothérapie (des injections médicamenteuses) ou d'étiopathie (une exploration de la cause des maladies par la manipulation manuelle) peuvent être pratiqués par des médecins ou infirmiers, mais le sont le plus souvent par des non-professionnels de santé.

- Crise de confiance en la médecine -

Malgré le flou qui les entoure, les PSNC n'ont jamais eu autant de succès: selon un récent sondage, plus de la moitié des Français y ont recours. Pour le Dr Siret, c'est un signal alarmant de la perte de confiance dans la médecine due à une "pénurie médicale et du temps médical: aujourd'hui quand on a 15 minutes pour un patient, c'est énorme", souffle-t-elle.

Le "discours fataliste, souvent cassant des médecins, voire des erreurs médicales" ont ainsi laissé la mère de Jenny "désemparée". Lors de sa première grosse poussée de lupus, l'adolescente subit une très grosse atteinte pulmonaire et perd 20 kilos en quelques semaines. "Je n'arrivais plus à respirer, mais les médecins m'assuraient que c'était une crise d'angoisse, pendant des jours on m'a renvoyée chez moi jusqu'à ce qu'un d'eux voie que j'avais de l'eau plein les poumons et le coeur".

C'est aussi une forme d'errance médicale qui a mené Nicolas, fonctionnaire de 43 ans préférant garder l'anonymat, à faire confiance à une acupunctrice pour soigner "des troubles anxieux très invalidants", longs à diagnostiquer et à soigner par la psychiatrie. "Elle m'a expliqué que je n'étais pas en phase avec ma +mission de vie+ et m'a conseillé d'arrêter mon traitement antidépresseur". Après trois mois sans médicament, Nicolas était "à ramasser à la petite cuillère", selon ses mots.

"Le principal danger c'est l'atteinte à la santé publique, c'est de faire croire qu'on peut soigner autrement", met en garde Clément Bastié, du collectif l'Extracteur, qui lutte contre les dérives thérapeutiques et sectaires.

Au syndicat des professionnels de la naturopathie, la présidente Alexandra Attalauziti reconnaît des litiges avec "des naturopathes qui demandaient à arrêter un traitement". Elle rappelle que ces praticiens ne sont pas habilités à "faire un diagnostic" ni à "mélanger des plantes", sans quoi ils tombent dans l'exercice illégal de la médecine et de la pharmacie.

Mais pour Clément Bastié, le code de la santé publique "n'est pas appliqué dans ce domaine: la plupart de ces thérapies proposent un diagnostic sauvage comme base de soins, il est très rare qu'elles s'appuient sur un diagnostic d'un médecin conventionnel".

- "Discours anti-médicament très fort" -

"Ca peut avoir un intérêt dans le bien-être pour soulager des symptômes, ou ouvrir un lien social à des gens très seuls", estime Nicolas, qui a aussi consulté de "bons praticiens de médecine douce comme cette naturopathe qui m'a bien précisé qu'elle ne faisait que du complément".

Mais il dit aussi avoir rencontré "dans ce milieu, plus qu'ailleurs, un discours anti-médicament très fort: la chimie c'est le mal", accompagné de "messages très culpabilisants: vous alimentez +big pharma+, vous allez mal parce que vous n'avez pas assez jeûné ou médité...".

"Dès la rentrée à l'école de naturopathie, on m'a conseillé des bouquins anti-vaccination", abonde la naturopathe "repentie" Sohan Tricoire, dénonçant aussi l'"hypocrisie" de la fronde contre les laboratoires quand l'économie des "médecines douces" repose en grande partie sur la vente de produits.

Dans son école reconnue par la fédération française de naturopathie, elle a par exemple aussi appris à "prescrire massivement et systématiquement des compléments alimentaires et c'est un marché énorme".

"Le bien-être en ce moment c'est la ruée vers l'or", renchérit le Dr Pierre de Brémond d'Ars, du collectif No FakeMed, qui lutte contre les "pseudo-médecines": "les bénéfices passent par la formation - qui permet de capter de l'argent public -, les ventes d'huiles essentielles et de compléments en tous genre".

Ce médecin participe au tout nouveau groupe de travail sur l'encadrement des PSNC, un chantier du ministère de la Santé pour parvenir à une "cartographie" à destination du grand public permettant de classer ces pratiques.

(B.Hartmann--BBZ)